Entretien avec Marie-Eve Lecavalier

pour une mode engagée, responsable et personnelle.

La jeune designer de mode Marie-Eve Lecavalier a su, à travers sa première collection présentée lors du dernier festival d ‘Hyères, raconter une histoire très personnelle, qui fait pourtant écho aux dynamiques et tendances actuelles. La créatrice, diplômée de la Head Genève, qui a fait ses armes aux côtés de grands designers tels que Alexander Wang et Raf Simons, nous parle de son parcours, de ses moteurs, d’intuition créative, d’éthique et de ses inspirations stylistiques, visuelles, sonores et humaines.

Peux-tu nous parler de la naissance de ton univers créatif et de ta première collection ?

J’ai appris à coudre très jeune avec ma grand-mère couturière modéliste, qui m’a transmis sa passion pour la couture. J’ai toujours été intéressée par la mode et le vêtement, surtout haut de gamme, mais ce milieu me semblait inatteignable depuis la banlieue de Montréal dans laquelle j’ai grandi, et dans laquelle, pour échapper à l’ennui, je me faisais auto halluciner en fixant le papier peint à motif géométrique de ma chambre afin de le faire bouger, et de me créer un autre univers. Plus tard, mon père, musicien, m’a fait découvrir Frank Zappa, fondateur de la musique psyché, qui m’a profondément influencée. Ces éléments permettent peut-être de mieux comprendre mon travail. Dans cette collection, j’ai voulu parler du psychédélisme, des hallucinations, des déformations, mais pas de façon kitsch ou évidente, je ne voulais pas tomber dans la vision clichée que l’on peut avoir de la musique psychédélique, car pour moi, cette musique, et particulièrement celle de Franck zappa, relève du génie : elle est très élaborée, même si elle paraît déconstruite. Par ailleurs, bien que cette collection soit une forme d’aboutissement des images que j’avais dans la tête étant enfant, c’est avant tout un univers, que chacun peut s’approprier librement.

Les années 70 semblent faire leur grand retour ces temps-ci, as-tu, à travers ta collection, souhaité t’inscrire dans cette tendance ?

Cette collection, c’est ma vision contemporaine de ce mouvement que j’ai toujours aimé : Les 70’s sont incroyables d’un point de vue esthétique, musical et libertaire : il y a une liberté dans cette période qu’on ne connait plus aujourd’hui. Pour moi, cette décennie, c’était l’histoire que j’avais envie de raconter à ce moment-là, en essayant de représenter une personnalité féminine forte, élégante et décalée à la fois : une ex marginale au background un peu rock n’roll, devenue aujourd’hui une femme d’affaires avec beaucoup de classe. Cette fille est la première à être saoule à un vernissage, mais elle a une allure folle dans son manteau en cuir. Le parallèle entre ces deux aspects de sa personnalité m’intéresse. Et c’est cette richesse que l’on oublie le plus souvent quand on pense à cette période.

Tu n’es donc pas intéressée uniquement par une époque, mais aussi par l’idée de créer des liens entre des styles et identités variés, de les mélanger ?

Quand j’étais adolescente, je modifiais absolument tout ce que je portais, car, si mon budget ne me permettait pas d’acheter les vêtements qui me faisaient rêver, je pouvais toujours transformer les miens pour m’en rapprocher. Modifier mes vêtements, c’était aussi un moyen de m’exprimer et de me démarquer : je n’ai jamais voulu ressembler aux autres, même très jeune. Je n’étais pas la plus extravagante, même si, dans les banlieues américaines et dans les années 2000, il n’en fallait pas beaucoup pour l’être. Aussi, dans toutes les sous-cultures, on ne pouvait pas mélanger les styles : il fallait être soit punk, soit preppy, sois sporty… Aujourd’hui c’est différent, mais à ce moment-là, tout était très segmenté, or j’aimais tout : j’écoutais du psyché, du métal, je prenais des cours de hiphop ; je n’avais pas envie de choisir et de m’enfermer dans un style, au contraire Je voulais tout styliser, mélanger des choses et me différencier. Il y a quelque chose de très intuitif dans cette façon de faire, et que j’ai renforcé durant mon stage chez Raf Simons. Il faut dire que Raf a une façon très instinctive de travailler, et qu’il ne voit pas le vêtement comme la plupart des gens : avec lui les erreurs sont les bienvenues, il s’agit d’y être attentifs et de les considérer car elles peuvent créer un détail, un motif intéressant, quelque chose d’imprévu qui vient enrichir le vêtement. Dans mes créations, l’idée que les matériaux aient déjà vécu me plait, d’autant plus que les anciens jeans ont une qualité et un tombé que je trouve vraiment beau, et les différentes marques qu’ils comportent, traces de poches ou usures, constituent un genre de hasard que j’affectionne.

Encore une fois, il y a une forme recyclage, et de sérendipité dans ton rapport au vêtement : on fait avec ce qu’on trouve ?

Oui, c’est quelque-chose que je faisais déjà étant plus jeune. Ce n’était pas encore par choix, mais une question de moyens. C’est cette question qui a, dans le milieu duquel je viens, fait que le sportswear est devenu aussi fort : les personnes habitant en banlieue et particulièrement celles qui s’inscrivaient dans le style hip hop n’avaient pas d’argent, elles s’efforçaient donc à être très créatives, pour être les plus belles, les plus intéressantes, les plus flamboyantes. Comme je viens de ce milieu-là, c’est cette idée de prendre des éléments : des vêtements, des codes, etc, et de les amener à un autre niveau qui m’intéresse. Sans retomber dans le sportswear justement.

Est-ce que le fait de recycler et d’éviter de créer du sportswear est une façon pour toi de te positionner face au luxe et à l’industrie de la mode ?

Oui, et c’est aussi quelque-chose qui me semble évident, et qui, je pense, l’est davantage pour ma génération que ça ne l’était pour les précédentes : la notion d’éthique est encore très ironique dans la mode, en terme d’écologie comme d’humain. L’appropriation du sportswear par le luxe en témoigne, et c’est quelque chose qui me dérange car je ne comprends pas l’intérêt que la mode a à calquer quelque chose qui se passe encore aujourd’hui dans la rue. Et puis, c’est quelque chose que je connais : quand j’étais jeune, en banlieue on s’habillait de cette manière pour des raisons sociales, de positionnement, et de survie parfois même. On ne le faisait pas parce que c’était cool, mais parce qu’on n’avait pas le choix. En s’appropriant ces codes vestimentaires, et en ayant conscience qu’une partie de la population s’habille encore de cette manière aujourd’hui, l’élite déclare que c’est cool de faire « prolo », et crée une sorte de clash entre deux niveaux : un niveau luxueux, qui peut se permettre de faire semblant, et un autre pour lequel c’est sérieux. C’est quelque-chose dont il faut avoir conscience, et qui, pour moi, n’est pas correct. Bien sûr, je comprends que le sportswear soit ce qui se vend le plus : ça va à tout le monde, les matières sont simples et globalement peu couteuses, etc, mais ça dépossède certains de leurs propres codes : c’est de l’appropriation culturelle.

La mode n’a-t-elle pas toujours, d’une certaine façon, recours à l’appropriation culturelle, associée à un degré de créativité variable ?

La mode est basée sur beaucoup d’appropriations culturelles, c’est une évidence. Seulement, ce terme est récent, et il y a quelques temps, quand Yves Saint Laurent présentait ses sarouels africains par exemple, on ne pensait pas à cela. Aujourd’hui, le débat est bouillonnant, et c’est important d’y réfléchir, car il est vrai que la mode a toujours fonctionné en empruntant et en modifiant des codes, mais avec la nouvelle génération de créateurs dont je fais partie, ce qui est intéressant, c’est qu’on observe une volonté de raconter des histoires personnelles à travers le vêtement, et donc de ne pas aller là où ce serait évident, mais plutôt vers ce qu’on a jamais fait, ce qu’on rêve, ou ce qu’on vit, ce qu’on observe des gens autour de nous. De plus, cette génération ose s’opposer, est éthiquement engagée, dans ses choix de matières comme dans l’idée qu’il y a des choses à changer de manière urgente, au niveau de la production, mais aussi de toutes les autres formes d’éthique.

Pour incarner l’esprit de votre première collection, vous avez rêvé un personnage féminin. Pourra-t-il s’agir d’un homme pour la prochaine collection ?

J’avais commencé par imaginer cette collection portée par un homme, d’ailleurs toutes les bases de pièces dont je me suis servie pour créer les vêtements sont issues du vestiaire masculin. Finalement, je projetais davantage cette collection sur une femme, sans doute parce que je préférais l’effet que les pièces rendaient avec des proportions féminines. Il est vrai qu’on me demande beaucoup de faire de l’homme, et je serai ravie qu’un homme porte mes pièces, d’ailleurs il le peut même si elles sont pensées pour les femmes, elles restent tout de même construites à partir d’une base masculine ! Cependant, pour le moment, j’ai envie de modifier le personnage féminin que j’ai construit, pour qu’il soit plus dark, plus en lien avec mes années rock-indé, et autres musiques des années 80, vers lesquelles je reviens en ce moment. Cette femme-là va aussi être plus en lien avec mon adolescence en banlieue, et non pas avec mon enfance, contrairement à la précédente.

Marie-Eve Lecavalier est actuellement en train de monter sa marque éponyme : Lecavalier, dont la première collection sera disponible en janvier.