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Atelier Garde : Le vêtement libéré

Fondateur de la jeune griffe Atelier Garde, Lucas Meyer, à travers des vêtements libérés d’une fonction cloisonnante, prône une émancipation des carcans sociétaux interdisant une corporalité libérée. Se refusant à interdire, le jeune designer présente des pièces fragmentées, déstructurées, quelquefois vestiges élégants de pièces anciennes. À travers une approche plus poétique du vêtement, Lucas Meyer ne s’éloigne pas du sens de celui-ci, bien au contraire, il s’en rapproche, et ce faisant, se rapproche de l’homme, le réconciliant avec lui-même.

Propos recueillis par Zoé Heller & Loëry Mingouono-Despalles – Photos par Benoît Auguste

« Je trouve qu’il y a quelque chose de beau à avoir des vêtements, non pas en lambeaux, mais en tout cas en pièces ». Lucas Meyer est grand, svelte, pâle, et porte des vêtements noirs et forts. Quelque chose de fragile, à la Barbara. Et l’on a l’impression qu’il crée pour la même raison qu’elle, pour se trouver, pour s’exprimer, et pour « exprimer le monde ».

Ses pièces sont puissantes, et semblent traduire une histoire personnelle marquée par un besoin de fracture. « C’est une étape : j’ai fragmenté ces vestes pour me donner des briques avec lesquelles reconstruire. Peut-être que cette déconstruction va me permettre par la suite d’élaborer des pièces finies, je ne peux pas le dire d’avance, mais cette étape était pour moi essentielle ». C’est aussi une façon de redessiner le corps, qu’il soit féminin ou masculin. « Le vêtement est une extension du corps. Je n’ai pas forcément envie de modifier le corps de l’homme ou de la femme, mais plutôt de changer le regard, la perception que l’on peut en avoir. Ce n’est pas tant transformer le corps, c’est une question de lignes, le choix de percevoir son corps différemment, de repenser les lignes principales. »

Est-ce donc brouiller les codes du genre ? L’homme et la femme doivent-ils se réapprendre, se redéfinir pour mieux se connaître ? Car dans les créations Atelier Garde, la féminité et la masculinité flottent et s’entremêlent, sans que l’un prédomine, sans que ce duo choque. « Ces concepts d’homme, de femme, sont de plus en plus difficiles à définir, et peuvent faire beaucoup de mal, il faudrait peut-être y renoncer rapidement. Pour autant, moi-même je n’ai envie de renoncer ni à ma part de masculinité, ni à ma part de masculinité. Il faut seulement trouver sa place, sa part, sa propre identité, sans se rattacher à des concepts qui contraignent le corps, y compris celui des personnes qui acceptent entièrement ces concepts. » Est-ce à dire supprimer ou remplacer les notions de masculinité et de féminité ? La société peut-elle vivre sans se référer au genre, sans même le voir ? « Le problème, c’est qu’on arrive très rapidement à quelque chose de très binaire, avec la question de la tolérance, et je n’aime pas vraiment ce mot. On peut tolérer et mépriser en même temps. Je n’ai pas de réponse claire, je sais seulement que ce que les hommes et les femmes ont fait de grand, ce n’était pas parce qu’ils étaient hommes, femmes, transgenres, mais parce qu’ils se sentaient hommes, femmes, transgenres. Il faut respecter cette perception de l’intime. » Difficile dans une société où le but premier des marques n’est pas d’interroger, de faire évoluer le regard, mais très logiquement de vendre.

Comment, alors, espérer que l’ouverture se fasse et que le consommateur lambda cesse de penser à travers un prisme biaisé et castrateur ? Selon le créateur, les jeunes marques donnent l’impulsion, durant quelques collections, afin de se démarquer, et reviennent par la suite à une démarche plus commerciale. « C’est une question de temps, il faut attendre que ma génération ait du pouvoir d’achat, une situation stable, pour soutenir cette avancée, qu’elle puisse enfin imposer sa perception. Le jour où ça arrivera, alors les marques auront un public qui justifiera un changement d’angle. » Une démarche qui a commencé dans les années 80, mais qui, face à une vision cloisonnée mettra du temps à s’accomplir.

Conscient que ses créations ne sont pas destinées à être vendues à des millions d’exemplaires, Lucas Meyer accepte de ne créer, pour le moment du moins, que pour éveiller, jalonner les esprits. Car si dans les paroles, nombreux sont ceux qui prônent une liberté d’ « expression vestimentaire », rares sont les personnes qui se remettent elles-mêmes en question. Or c’est là que commence l’avancée. « Elles trouvent ça très bien tant que ça n’est pas chez elles. En réalité, les gens voient cette ouverture, cette acceptation, comme une complication, alors que c’est une ouverture. »

Pour autant, l’homme Atelier Garde correspond à un critère physique assez répandu de nos jours, l’homme très mince, juvénile. N’est-ce pas, là encore, fermer une porte ? « J’ai conscience qu’il ne faut pas que ça devienne une nouvelle norme. On voit ce corps d’homme-enfant de plus en plus souvent dans les défilés, les magazines… mais il ne faut pas le voir comme quelque chose de négatif. Effectivement dans ma collection les modèles sont très minces, très grands, presque maigres. Cela correspond à une interrogation sur l’évolution qui se retrouve justement dans mes pièces. Je trouve bon qu’une marque corresponde à un type de physique, mais il est nécessaire que ce physique ne devienne pas dominant, et que chaque corps puisse se retrouver dans des marques. Qu’il y ait un équilibre. Est-ce que pour autant il faut s’interdire de vouloir représenter la marge à laquelle on appartient ? »

Un discours et une collection manifestes, donc, mais pas uniquement. À travers ces pièces poétiques, insolites, Lucas interpelle, mais sans choquer, et permet l’interrogation du corps, de notre propre rapport à la corporalité, à notre sensualité, à l’Autre. En découvrant ses créations, on ne peut s’empêcher de dépasser le vêtement, malgré la beauté, l’élégance de chaque pièce, et s’amuser de la réinterprétation que le créateur nous en offre. Au delà de l’amusement, à nous, à la société d’accepter que le regard de l’autre, justement soit autre. Et beau.

Atelier Garde par Lucas Meyer
@ateliergarde

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