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Romain Carré : Regards et visages intermittents à l’âge des réseaux sociaux.

Cette semaine TTT Magazine vous propose un voyage esthétique dans la ville de Venise, lieu suspendu dans le temps où l’artiste Romain Carré-Mattei interroge les notions d’identité, de visage et de regard à l’époque de l’hyper-connexion.

 

Piazza San Marco, Venise, on est le 10 Février 2018 : c’est le carnaval. Au milieu d’une foule issue de tous les coins du monde et dont les visages sont cachés derrière des masques vénitiens, des vêtements d’époque ou bien une simple camera (voire l’écran d’un portable), une figure mystérieuse se montre en capturant l’intérêt du cortège : un cube, un visage sous forme de tablette, régi par un sujet qui défie les limites de l’anthropomorphisme.

Il est vu et en même temps il ne voit pas. Il s’agit de Romain Carré, qui présentait pour la première fois son « facecube », une installation permettant au public de prendre des photos et des vidéos en les publiant en direct sur le profil Facebook de l’artiste ; de se « taguer », écrire des commentaires et de rire avec ses amis, en oubliant pour un moment le sujet derrière cet écran.

« J’étais présent physiquement, numériquement absent,
et aveugle
bien que donnant l’impression de voir. »

Dans une vulnérabilité totale à l’égard du public qui jouait avec l’iPad placé sur son visage, le jeune artiste corse affirme avoir senti physiquement tout ce qui se passe virtuellement : chaque petit toucher de l’écran, mot, action, convertis en vibrations sur la tablette qui était en contact direct avec son nez, l’écran se faisant visage dans le monde inversé du carnaval. Son idée, il nous raconte, était de créer un portrait en continuelle évolution où l’identité du créateur se dissout en se démultipliant dans un réseau de publications et d’utilisateurs.

 

« Il y a un jeu tendu entre notre personne virtuelle
et notre personne réelle. »

 

C’est ainsi que le profil Facebook de l’artiste s’est transformé en visage le temps d’une journée, un visage neutre, un carré, ou si l’on veut une toile blanche sur laquelle les gens pouvaient écrire, dessiner, laisser leur trace, et c’est par cette superposition étrange que le cube lui-même se fait toile par métonymie : construit en utilisant de la toile de peinture, son coton s’est imprégné des touchers des gens, comme le profil de l’artiste, et de même, tel un vrai tableau, il a été marqué, sailli par leurs doigts et par la poussière, altéré par la lumière de la Piazza San Marco.

« Les gens ont écrit mon portrait en étant anonymes, masqués,
ils ont dessiné leur anonymat sur mon visage.
La toile blanche a été laissée au forfait du public,
et ils l’ont changée pour toujours. »

 Comment se reconnaît-on les uns les autres ? À travers le visage. Mais le visage prend aujourd’hui un sens de plus en plus large, comme celui conçu par Emmanuel Levinas dans son Éthique et Vérité : un espace nu, exposé, vulnérable. Une nuque donc. Un profil aussi. Et c’est en questionnant les limites de ce visage que « facecube » nous propose un portait de son auteur en continuel mouvement, altéré par le contact avec les autres et où toute modification implique également une altération de l’identité du créateur, qui en vient à dépasser stricto sensu la notion même d’être humain. Mais ne serait-ce la même chose sur internet ?

Vidéo par Andrea Liuzza
Crédit photos : © Milan Durin

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