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Lettre à Sasha Waltz

TTT met à l’honneur Sasha Waltz, chorégraphe de renom, dont le pur et poétique Roméo & Juliette, porté par la musique d’Hector Berlioz, revient à l’Opéra Bastille, du 6 avril au 4 mai 2018. 

Madame Waltz,

La danse épidermique. C’est ce qui me vient à l’esprit quand je pense à vous. Le corps en constant réveil, en perpétuelle découverte de l’air, du mouvement, de la charnalité.

J’ai la sensation qu’à travers vos yeux, dans vos créations, le corps s’émancipe du corset de la société, et retrouve son état primitif, se tend d’instinct vers une humanité dépouillée de tout, recommence, avec les mêmes beautés, les mêmes erreurs, mais cette fois sans filtre. Avec vous, toute danse est une découverte de soi, de l’autre, curieuse et attentive. Votre Sacre, par exemple, est une ode à la sensualité, à la bestialité, à la puissance et à la soumission. Kreatur, développée en janvier 2018 à Dijon sur une création sonore du trio berlino-new-yorkais Soundwalk Collective, avec les costumes dessinés par Iris Van Herpen et la lumière travaillée par Urs Schönenbaum, est une ode contemporaine à la difficulté d’être, d’être à l’intérieur de soi. Création troublante, dérangeante, car vraie.

« Avec vous, toute danse est une découverte de soi, de l’autre, curieuse et attentive. »

Vous nous arrivez de nouveau en France, le 6 avril, à l’opéra Bastille, avec le poème symphonique de Berlioz, Roméo et Juliette, chorégraphié avec une sobriété, une perspicacité, admirables. Pourquoi perspicacité ? Car la spontanéité de ce couple de Vérone, que vous revisitez sous un œil dépouillé et pur, est entière, offerte sans fausse pudeur. C’est un amour vif, jeune, gai, si sincère qu’il en devient mortel, certes, mais comment ne pas désirer être ces jeunes amants qui trouvent la joie dans les gestes les plus simples, les plus tendres ?

© Bernt Uhlig / Opéra national de Paris

Avec Juliette, on découvre l’audace et la peur de s’élancer vers l’être aimé, le plaisir inégalable d’aimer et se savoir aimé. Avec Roméo, c’est le bonheur d’enfouir son visage dans le ventre chaud de l’autre. Il ne faut pas taire ces choses. La simplicité d’un mouvement ne signifie pas qu’il doit être brimé, encore moins qu’il est ridicule. C’est parce que vous osez, dans vos créations, montrer ces esquisses d’amour, ces gestes tendres, infiniment doux, qu’elles prennent tant de puissance.

« Le beau, avec vous, c’est le vrai. La sensation plus que le geste. »

Madame Waltz, ce que je crois, c’est que vous prenez la danse, et vous la dévêtez, jusqu’à la voir nu. Tout mouvement est une danse, parfois mal exécutée, et parfois esquissé à la perfection. Vous avez compris cela, et vous l’insufflez à vos danses. Peu importe, à la vérité, qu’un geste soit laid : s’il est représentatif de l’humain, alors il est précieux. Le beau, avec vous, c’est le vrai. La sensation plus que le geste. De même qu’il y a le parfum et l’extrait de parfum, vous affinez jusqu’à obtenir un geste qui ne peut être plus sincère, plus nu.

Vous dites que « la danse est une langue universelle; ambassadrice pour un monde en paix, pour l’égalité, la tolérance et la compassion. » Comment ne pas vous croire lorsque vous vous montrez si pure dans vos créations, que ces dernières sont un plaidoyer pour une sincérité totale, une main tendue vers l’autre, la bienveillance dans le cœur ? Ce que vous apportez, à travers votre technique et vos convictions, sous forme de beauté, c’est un peu plus de vérité, un regard décillé et amour sans borne portés sur chaque homme. C’est l’âme humaine rendue humaine.

Sasha Waltz, vous dire merci n’est pas assez, il faut vous demander de continuer, continuer de nous ouvrir les yeux sur le corps, sur la pureté, sur l’instinct, sur ce que l’homme a de plus beau, de plus grand, et de plus précieux, à savoir son humanité.

© Bernt Uhlig / Opéra national de Paris

Roméo & Juliette
Opéra Bastille / Opéra National de Paris
du 6 avril au 4 mai 2018
1h40 sans entracte

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