Le recit abstrait

« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible. » – Paul Klee

Avril 2016, dans une galerie du Marais, à Paris. Le soir de l’ouverture d’une exposition d’art abstrait, deux visiteurs discutent et commente les œuvres qu’ils ont devant eux. « Elle est pas mal celle-là, dit le premier, mais je n’arrive pas à l’aimer, parce que je n’ai pas encore trouvé ce qu’elle représente. À ton avis, est-ce plutôt une galaxie immergée ou une méduse qui se bat avec un dragon ? » L’autre s’amuse et souris poliment. Puisque ces tableaux sont abstraits, pourquoi chercher à y reconnaitre toutes ces choses surprenantes ? Un réflexe cognitif très répandu lorsqu’on est confronté à de l’abstrait consiste à y chercher quelque chose de figuratif. Pour ce premier visiteur, cette figuration de l’abstrait est même nécessaire pour comprendre et apprécier l’exposition.

La figuration signifie nécessairement quelque chose, puisqu’elle figure. Les formes et les contours y sont regardés à travers le prisme de ce qu’ils représentent, qui en offre un cadre de compréhension et d’interprétation prédéfini. L’art abstrait, sans cadre de compréhension, est menacé de ne rien signifier, de ne rien dire de plus que le vide pré-existant à l’œuvre. Confronté à ce risque, l’artiste abstrait se demande comment atteindre par la forme abstraite un récit d’intensité égale – mais de nature différente – à ce que la forme figurative exprime par sa représentation. Établir un récit abstrait semble aussi difficile que primordial pour donner à l’abstraction son éloquence et son statut d’œuvre d’art. Trois éléments de réponses sont proposés ici.

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Fragment Organe n°17 de Silvère Jarosson

IMAGINATION ET MÉCANIQUE DES FLUIDES

L’imagination pourrait-elle être une réponse ? Comme l’a fait ce visiteur à l’exposition, imaginer permet de donner du sens. Parce que l’inconnu déstabilise, imaginer une galaxie, une méduse ou un dragon permet de rétablir une relation sereine avec l’œuvre abstraite. Permettre à l’imagination de se developper, c’est permettre au sujet abstrait de devenir signifiant. « La puissance de l’Imaginaire est immédiate : je ne cherche pas l’image, elle me vient brusquement » (Roland Barthes)(1). À la manière des coquillages qui s’accrochent et se développent sur toute surface disponible, l’imagination se développe spontanément, à condition qu’on lui donne un support où s’accrocher. L’abstrait peut devenir riche de sens et d’interprétation s’il fait office de support.

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Fragment Organe n°23 de Silvère Jarosson

MAIS QUEL EST LE SUPPORT DE L’IMAGINATION ?

Sans doute les œuvres abstraites les plus incertaines (floues, complexes, désordonnées) qui seront plus difficiles à interpréter et donc sujettes à des interprétations multiples. Notre cerveau interprète ce que nous voyons, pour donner un sens aux signaux reçus du nerf optique et réagir de manière adéquate. Notre survie dépend de ce travail de reconnaissance réalisé instinctivement. Mais cette capacité naturelle du cerveau est perturbée par l’apparition d’œuvres abstraites dans notre environnement. Ces œuvres, en échappant à la reconnaissance immédiate, place le cerveau dans une situation anxiogène et l’amène à formuler des hypothèses. Ces hypothèses formulées par notre cerveau sont ce que l’on imagine. Le réflexe consistant à reconnaître dragons et méduses dans l’abstraction vient de cette tentative cérébrale de « figuration » de l’abstrait. Plus ce que nous regardons est incertain, plus nous serons amenés à imaginer pour combler l’incertitude. Ainsi la complexité aléatoire des formes apparaissant à la surface de Jupiter fait office de support parfait pour l’imagination.

Le récit abstrait serait donc ce qu’il est possible d’imaginer, et les meilleures pièces d’abstraction celles ou une certaine incertitude permet, dans la confusion, d’imaginer notre monde figuré. Placée en dehors du monde réel, l’abstraction nous touche pourtant en y faisant référence.

Mais paradoxalement, une fois le travail d’imagination réalisé, une fois la galaxie ou la méduse reconnue, l’œuvre est « figurationnée » et son récit n’est plus abstrait. Le grand ruissellement de l’imaginaire (1), lorsqu’il est brodé à partir de ce que nous connaissons déjà, contourne la notion d’abstraction pour en revenir au monde réel. Le véritable récit abstrait est donc à rechercher ailleurs.

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Fragment Organe n°16 de Silvère Jarosson

RORSCHACH, LE RÉCIT INCONSCIENT

Plutôt que d’évoquer le monde que nous connaissons, l’abstrait ne pourrait-il pas faire appel au monde que nous ignorons ? La force du récit abstrait pourrait être justement sa différence au monde réel. Si l’on admet que l’imagination peut se développer ex nihilo, sans référence à notre passé vécu, le récit abstrait n’est plus alors une projection de ce que la vie nous a permis de connaître, mais une invention pure de notre esprit hors de toute référence.

Si les taches d’encre utilisées par Hermann Rorschach à partir de 1921 (dans le célèbre test psychanalytique du même nom) stimulent notre imagination, ce n’est pas tant parce  qu’elles ressemblent toujours vaguement à des choses connues que parce qu’elles ne ressemblent exactement à aucune d’elles. L’intérêt du test est alors de savoir ce que le patient va raconter sur cette partie non reconnaissable des taches, le récit qu’il va former à partir de ce qui est hors du monde connu. Selon cette nouvelle idée, ce qui fait l’intérêt de l’abstrait n’est plus l’ensemble des images qu’il va permettre de faire émerger mais le fait même qu’il fasse naître quelque chose en nous et appelle ainsi l’inconscient à émerger. En franchissant ce degré d’abstraction supplémentaire, l’artiste rejoint la posture du psychanalyste, en charge de faire apparaître des manifestations de l’inconscient chez le patient.

L’éloquence de l’abstraction vient donc de ce qu’elle réveille une éloquence déjà présente en nous. Le récit abstrait n’est autre que le récit intérieur de chacun, et l’interprétation est celle de notre inconscient.