Hugo Cesto, ce que nous montre l’invisible

La beauté de l’art, c’est tout de même son incroyable, indiscernable et irrévocable contingente créativité. Hugo Cesto compte parmi ces artistes qui d’une technique universelle font leur pratique personnelle et investissent un genre pour inventer leur style. Ce genre, c’est le graff. Apparu dans le métro new-yorkais de années 60, il impose petit à petit dans les rues publiques sa griffe de revendications politico-sociales privées. Le graff affirme alors très vite son statut d’art brut – cet art qu’on ignore volontairement ou non et qu’on oublie de regarder – dont le livre Graffiti du photographe Brassaï confirme d’ailleurs l’aura à l’époque. Sa dimension primitive et éphémère que lui confère la rue, le rapproche des fresques rupestres ou antiques. Il en diffère pourtant totalement par son illégalité ostensible ou tacite. Hugo Cesto en légitime la synthèse et n’hésite pas à déporter le graff du support coutumier qu’on lui connaît. S’il a toujours beaucoup dessiné, c’est à treize ans qu’il eût une révélation en visionnant le film Basquiat de Julian Schnabel. Ce jour-là, il sut qu’il voulait être artiste. 

Tout commença dans les rues d’Orléans où réside une grande communauté de graffeurs. Si la culture de ce monde – skate, techno’, drogues et jeux vidéo – ne lui ait pas méconnu, c’est en loup solitaire qu’Hugo Cesto trace finalement sa voie. « Inspiré par une esthétique très éloignée de celui du graffiti. Je rêvais des grandes galeries et dessinais des visages d’après des magazines comme ID et Purple. Sans le savoir je crois que j’étais déjà très attiré par la mode, la photographie de mode et tout cette esthétique un peu “edgy”. » Du wildstyle au style de bloc, en passant par le graff abstrait, ignorant ou hardcore, voire ceux reprenant un style bubble, old-school ou usant du shalm, le graff connaît plusieurs techniques et courants si l’on peut dire. Le tag, le throw-up ou block-letters et la pièce en constituent les trois axes principaux d’expression. Cependant, le graff ne s’en tient pas à une seule ligne directrice et parce que son mantra, c’est cette insolente révolte de l’éternelle liberté, Hugo Cesto n’a pas eu de mal à lui insuffler une nouvelle vie sur des toiles monumentales et selon un dessin pas moins abyssal. 

Un discours visuel et pictural sans précédent, à la structure finalement moins aléatoire que logique

S’émancipant du cadre codifié du graff, Hugo Cesto n’a pas hésité le confondre avec la technique du dripping – très prisée par Jackson Pollock en 1945 et de qui l’on retient les fondamentaux du genre. De l’anglais to drip, « laisser goutter », Hugo s’est permis une manière novatrice d’aborder le graff et le dripping lui-même, « en trait déroulé ». En transcendant son jeu, il lui offre un écho inédit à l’aide de cette nouvelle virtuosité. Quand le motif prend le pas sur le trait, quand la couleur prend le pas sur l’aplat, quand le détail se met au service du tout, cela donne une œuvre d’apparence éclectique, alors qu’il n’en est rien. A partir d’une sorte de leitmotiv bulleux où le pinceau semble balbutier lui-même pour raconter son dessin, s’échafaude un discours visuel et pictural sans précédent, à la structure finalement moins aléatoire que logique – l’un n’excluant d’ailleurs jamais l’autre. La profusion du dessin ne met d’ailleurs pas à mal sa précision. Hugo Cesto incite le regard de son spectateur à explorer plutôt que recevoir, scruter davantage plutôt que se rincer l’oeil passivement. C’est tout l’impact d’un graff modernisé, ravalé – si l’on s’accorde le jeu de mot – qui ne s’emmure plus dans le langage préconçu que lui connaît parfois la rue.

Hugo Cesto nous confesse l’hasard bien choisi de ses œuvres à partir d’un procédé de pliage bien à lui qui lui permet de laisser l’imprévu opérer et de broder ensuite autour à son tour. C’est en pleine lumière blanche que le résultat donne à ses dessins un effet de moirage proche de celui de la photographie. Ce flou est là comme pour flouer son spectateur et ne pas lui livrer sur un plateau ce qu’il lui donne à voir et qu’il négligerait de regarder correctement. De ce drapé presque aquatique et spatial, Hugo Cesto nous tient ces plus brefs propos : « Je ne peins pas d’une manière conceptuelle ou intellectuelle, mais toutes mes peintures s’organisent autour de la destruction et la transformation d’un sujet, parfois d’une scène. Une sorte de cliché instantané de différentes situations pendant une déflagration atomique. Je représente souvent des animaux, des fleurs, des jungles luxuriantes.  La destruction de la nature et de la fragilité du monde qui nous entoure est au cœur de ma réflexion. Je crois que ces sujets préoccupent particulièrement notre génération, on a cette impression que l’étau se resserre, les libertés individuelles s’affinent, l’air et les océans sont pollués, et pourtant nous vivons une époque fascinante. D’où ce thème de “luxuriance au bord du gouffre “. »

Cet imaginaire subaquatique galactique que crée Hugo Cesto n’est pas sans évoquer parfois le design inca ou ces dessins au bic élaborés en un seul trait brouillon sans lever le crayon. « Je travaille actuellement sur une série de mots avec des caractères chinois et japonais mais aussi parfois des noms ou bien juste des lettres. C’est peut-être un retour inconscient au graffiti. » S’alimentant visuellement et émotionnellement de tout ce qui l’entoure, son inspiration n’est pas forcement « liée à la beauté mais plutôt à l’intensité d’un lieu, les couleurs, l’authenticité d’une personne, d’une œuvre… D’une manière générale, j’aime beaucoup l’art contemporain. En peinture j’affectionne particulièrement l’école de Leipzig. La plupart de mes peintres favoris sont allemands, mais c’est assez difficile à résumer car il y a beaucoup d’artistes que j’admire – tous très différents. Je suis particulièrement fan d’Anselm Kiefer, Katarina Grosse, Wim Delvoye, Mark Bradford, Sterling Ruby mais aussi des plus jeunes comme Robin Francesca Williams, Austin lee… J’en oublie sûrement beaucoup. » 

Egalement passionné de mode, Hugo fit quatre mois dans le confinement de la Chambre syndicale de la couture Parisienne. Son besoin de se consacrer à la peinture rattrapa vite ses ambitions modélistes. Sans jamais vraiment les avoir quittées, elles le retrouvent cependant aujourd’hui qu’une collection capsule exclusive est lancée pour le prochain vestiaire de Billionaire Boys Club à New York avec Pharell Williams. « Les collab’ sont une recette presque parfaite. Je peux travailler avec des gens extraordinaires pour une saison et changer. Je reste libre et cela alimente aussi mon inspiration. Des œuvres originales créées spécialement pour ce projet seront imprimées ou brodées sur les différentes pièces. » On y retrouve la déclinaison de motifs chers à Hugo Cesto et sur de multiples supports tels que des vestes ou des boots – motifs qui prennent la dimension allurée de camouflage jamais vu auparavant dont la ligne spontanée et creuse invite presque à vouloir la remplir et la colorier. Après le succès de sa direction artistique d’une collection de la maison haute couture Junko Shimada pour la Fashion Week hiver 2015, on ne s’attendait guère à moins. 

Ce street chic n’est pas un produit dérivé pour Hugo. « Le produit, c’est la même chose. Le fine art, c’est le produit. Il donne une valeur à l’œuvre. » Le T-shirt n’est pas l’œuvre, certes, mais c’est comme le collector de l’œuvre. Une nouvelle fois, depuis les robes Mondrian, Hugo et Pharell prouvent que l’art et la mode savent faire bonne paire de manches. La collection est prévue pour l’hiver 2018/19 ; une présentation en 3D aussi avec l’artiste Daniel Archam. Hugo nous souffle qu’il prépare également une nouvelle collaboration avec une marque de haute-joaillerie ; cette fois à partir de ses motifs floraux. Tout ceci n’est pas sans compter sans l’aide précieuse de son amie et galeriste Mary Aboujaoude. Nous vous invitons donc à découvrir par vous-mêmes ce retour aux sources picturales pittoresques que propose Hugo Cesto. Vous apprécierez l’énigme d’un graff qui saura à coup sûr bomber votre curiosité.