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Fakear, une liberté hors d’atteinte

Fakear,  fake-ear, fakir… L’homophonie, déjà musicale en-soi, dévoile un univers artistique profond, à la fois contemplatif et mystique. Il sonne comme une invitation au voyage, peuplée de samples vocaux – fragments de contrées lointaines et de rythmiques résonnant comme des effluves spirituelles. Devenu une référence sur la scène électronique internationale en quelques années seulement, chacun de ses EP vient ancrer un environnement sonore et graphique fleurissant dans les grands espaces. En 2016, stimulé par une retraite en terre helvétique et une rencontre amoureuse, ses horizons créatifs s’ouvrent. En découle l’album Animal et son dernier EP Karmaprana.

Le TTT, dans une volonté d’éveil, a voyagé le temps d’un entretien dans ces microcosmes musicaux pour en déceler les processus créatifs et dialoguer sur notre époque lunaire et individuelle qui a fait émerger un nouveau rapport à la musique.

 

Ton nom repose sur l’homophonie entre le fakir et « fake ear », qui donne à ta musique un côté extatique et spirituel, c’est un imaginaire qui sied à ta musique ?

C’est un double sens que j’apprécie. L’origine de « fake ear » provient de mon background rock : lorsque je m’en suis éloigné et que j’ai commencé à faire de l’électro mes amis m’ont dit « Tu vas faire de la fausse musique. ».  Quant à la figure du fakir, j’aime l’imaginaire qu’il suscite, de celui qui s’inflige des douleurs volontairement dans un but spirituel. Quand j’ai trouvé le nom, je faisais du hip-hop instrumental et il n’y avait pas encore toutes ces consonances asiatiques. Les samples orientaux reliés à cette mystique orientale sont arrivés après.

Ta musique est comme une exploration du monde : les grands espaces avec l’EP Dark Lands, le cosmos avec des titres comme ‘La Lune Rousse’ et ‘Neptune’, puis le rapport au vivant avec Animal, son B-side Vegetal et Karmaprana. Existe t-il un sens caché ou une continuité dans ce rapport à la nature et au mystique? 

La continuité n’est pas définie mais elle se construit d’elle-même. Dans Animal et Végétal, il y a cette même bulle de composition. Avec Karmaprana, on entre plus dans le spirituel ; c’est un autre aspect de la vie, mais totalement rattaché à la nature. Dans ma musique, il y a toujours un rapport aux instincts primaires et au retour aux sources.

Tu t’intéresses également aux éléments constitutifs de l’humanité : Les civilisations, notamment orientales et japonaises avec l’EP Morning in Japan ou Asakusa et des titres comme ‘Damas’ et ‘Ankara’. As-tu conscience de créer une sorte d’œuvre totale ? 

Pour moi, une œuvre d’art touche quand elle pose un univers et construit un imaginaire. Je compose dans ce but là. Les titres me viennent en fonction d’un sentiment, d’une émotion que j’ai en créant. Morning in Japan, par exemple, est intitulé comme tel car les samples proviennent du Voyage de Chihiro (2001)  de Miyazaki. ‘Damas’, c’est une histoire particulière ; un ami syrien m’a parlé de ses parents resté dans le pays durant les conflits, il m’a donné un CD traditionnel et tous les samples proviennent de là.

Animal s’est construit à partir et grâce à celle qui partage ta vie. Tous les chemins de composition mènent à la relation et aux sentiments humains ? 

Ce qui m’inspire, c’est ma vie quotidienne. Je vais peut-être moins la citer pour le deuxième album mais c’est toujours elle ma muse, mon inspiration. Les relations qui transforment ta vie, te dévoilent à toi-même. Ce que tu partages avec les gens, c’est l’expression de ce que tu pourras exprimer ensuite. Je choisis ce symbole là. Dans Végétal, il y a un titre qui s’appelle ‘All of Us’ et qui parle de mes amis et de choses éprouvées avec eux.

Quels sont tes processus créatifs ? 

J’ai changé de méthode. Je compose désormais le chorus, le thème et le refrain et je construis quelque chose autour. Ça donne des dynamiques vraiment différentes. Si je fais d’abord des couplets et que je brode, cela va donner des morceaux comme ‘La Lune Rousse’ ou ‘Le Chant du Monde’, qui se déroulent et vont être un peu plus progressifs ; alors que si je commence par le chorus, cela va donner des morceaux comme ‘Neptune’ ou ‘Ankara’.

Parlons de ton univers graphique. Tes covers dévoilent un univers très coloré, en lien avec la nature et les éléments. C’est important que ta musique s’épanouisse et se complète par l’image?

Ce sont des choses auxquelles je suis attaché. Pour les premiers EP, à part Morning in Japan, c’est toujours moi qui ai réalisé les covers. Là, je reprends un peu le flambeau car j’avais lâché prise sur Animal et Vegetal, les pochettes étaient assez simples et très symboliques. Il y a tellement de possibilités, j’ai envie d’explorer tout ça, comme une quête un peu spirituelle. Dans le dernier single intitulé ‘Out of Reach’, la pochette présente d’ailleurs un grand espace, avec un homme qui vient d’Indonésie, les bras grands ouverts vers le ciel.

“L’électro offre des possibilités infinies, c’est une musique qui se prête à l’image.”

Plus généralement, les soirées du Cercle ont été une petite révolution dans le milieu de l’electro. Grâce à ce collectif, les artistes se produisent désormais dans des environnements insolites, comme Boris Brechja devant le château de Fontainebleau ou … sur la Tour Eiffel. Que penses-tu de cette démarche d’esthétisation du live ?  

L’électro offre des possibilités infinies, c’est une musique qui se prête à l’image et il faut exploiter ce filon. Ce genre a toujours été rattaché au monde de la nuit. Son esthétique a toujours été emprunte de drogue, de teuf et de sueur. Finalement, on peut créer ce que l’on veut à partir de cela. J’ai eu la chance de me produire grâce au Cercle sur la crête du Pic du Midi, c’était une expérience presque mystique où tu dois mettre ta musique au service de l’environnement et non pas l’inverse.

Tout est lunaire aujourd’hui, on pâlit à force d’être fixé sur nos écrans et la musique n’échappe pas à ce phénomène : on peut concevoir des mélodies à partir d’un simple ordinateur, fini les après midi à fumer des clopes entre deux bœufs entre amis. C’est positif que la musique s’individualise ? 

Effectivement, cette histoire de rencontre était très chouette, mais ça donnait aussi lieu à des querelles d’égo, par exemple. Il ne faut simplement pas oublier que même si on crée seul, l’art est une histoire de rencontre, il faut aller vers les gens. Cette individualisation incite aussi les gens à ne pas squatter indéfiniment les salles de répétition, car tu fais sans cesse tourner les mêmes chansons et tu ne te sens jamais assez prêt. Jouer seul te pousse à aller plus loin, même si le rituel de la répétition est agréable.

Quant au fait d’écouter de la musique sur les plateformes de streaming, ne serions-nous pas entrain de faire de la musique un bien de consommation, encore plus qu’il ne l’était déjà ? 

C’est le discours des générations antérieures, le temps change, autant changer avec. Paradoxalement, cette culture du streaming redonne ses lettres de noblesse au CD et aux vinyles comme de beaux objets de collections. Quand tu en achètes un, tu l’écoutes et l’exposes dans ton salon en te disant que tu es fier de le posséder. Je les diffuse et utilise aussi comme des éléments de décoration. On en achète moins, mais on le met plus en valeur et finalement, on n’oublie jamais de privilégier aussi la qualité à la quantité.

La promotion d’un artiste ne peut plus se passer d’internet ;  ce sont des bouleversements qui ont permis à ta génération d’artistes de se passer d’une partie de l’industrie musicale. Finalement, c’est un peu s’émanciper pour mieux régner ?

Oui, et je trouve cela mortel. Avant ça, il y avait toute une démarche où tu devais  séduire le producteur planqué dans la salle de concert, en espérant qu’il ne te considère pas comme un moins que rien pour décrocher un contrat – sans compter les maisons de disque qui se fichaient des artistes. Aujourd’hui le rapport de force s’est inversé, pleins de projets ont fonctionné grâce à internet. Leur boulot, c’est désormais de soutenir les artistes et d’avoir des idées pour les aider. C’est une période charnière qui a fait énormément de bien à l’industrie de la musique et aux artistes.

Ton nouveau single sorti en novembre 2017 est intitulé ‘Out of Reach’, Fakear est désormais devenu hors d’atteinte ?

‘Out of Reach’ symbolise plus le fait que je sois parti de la France, loin de l’effervescence de Paris. J’habite désormais dans un endroit ‘hors d’atteinte’ en Suisse ; je suis perdu dans la campagne. C’est cette bulle que je voulais retranscrire, un endroit qui te ressource, un ailleurs.

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