[Entretien] Maître Hervé Poulain : de l’art du commissaire-priseur

« Mots d’amour, mots doux, mots amers » a inscrit l’artiste Ben Vautier sur l’un ses célèbres fond noir.
            

Maître Hervé Poulain devant une affiche présentant la Ferrari de la Collection Baillon – © Gael Savary

Un éloge du plasticien niçois pour le verbe, qui rejaillit soudainement dans nos esprits, à la suite d’une saillie verbale de Maître Hervé Poulain : « Les gens ne se reconnaissent plus dans un certain art contemporain qui fait chier tout le monde ! ». Mots amers.
Le constat du commissaire-priseur, membre fondateur et président d’honneur de la maison de vente aux enchères Artcurial, semble sans appel. Qu’une personnalité aussi éminente du monde de l’art, prenne parti aussi radicalement sur une certaine forme d’art contemporain, en dit long sur les logiques de marché qui le sclérosent. Mais n’ayons crainte, il en reste de l’espoir et du beau. Mots doux.
Le commissaire-priseur en voit de l’Art, du vrai ; il en fait des prisées, des vraies ; il en a vendu des chefs-d’œuvre, des vrais ! Onze fois participant aux 24 heures du Mans, avec des voitures qu’il faisait peindre par ses amis Warhol, Calder, Liechtenstein et tant d’autres, ses ventes aux enchères allient les deux passions de ce pilote dans l’âme. Il nous fait vibrer de sa passion pour les automobiles de collection et de la belle pièce d’art. Mots d’amour.
Cet entretien, est un appel à recréer une fondation du doute, joyeuse et esthète, lorsque nous parlons d’art. – Soyons Fluxus ? – Voilà peut-être, ce que nous inculque Maître Hervé Poulain, probablement le meilleur commissaire-priseur français de sa génération, en revenant sur ses plus beaux records, l’explication des processus scénographiques d’Artcurial et ses constats sur le marché de l’art.

 

TTT : Vous êtes l’un des « marteaux » de la maison Artcurial, aussi bien lors des ventes d’automobiles que de design. À chaque spécialité,  une façon différente de « taper » ?

Hervé Poulain : Je suis un commissaire-priseur généraliste ! En créant Artcurial en 2002, il a été convenu de regrouper des spécialités dans chaque domaine du marché de l’Art. Quand je sors un tableau, je le donne à mon collègue en charge de cette spécialité et inversement. Au départ, nous nous sommes repartis les rôles. Et comme j’avais une expérience et une légitimité dans ces domaines là, c’est à moi que l’on confie ce type de ventes. Mais je ne change pas mes habitudes de « taper » pour telle ou telle spécialité.

Artcurial excelle dans dans l’exposition des œuvres qui précèdent les ventes. Une scénographie pointue et originale est elle devenue aussi importante que la vente elle-même ?

Beaucoup de gens pensent que n’importe quel commissaire-priseur va pouvoir vendre la commode de votre grand-mère ! Le meilleur prix est une alchimie de raisons : crédibilité et importance de la maison de ventes, la qualité des collaborateurs, la légitimité mais aussi le lieu ! L’implantation d’Artcurial au rond-point des Champs-Élysées apporte énormément à nos ventes. Et la scénographie est devenue indispensable. Il faut représenter l’objet au futurs acquéreurs comme si il était déjà chez eux. Ou parfois, à l’inverse, on essaie de recréer l’ambiance de nos découvertes.

 Les collectionneurs du monde entier se souviennent justement de la scénographie d’Artcurial pour la vente de la collection Baillon en 2015, cette importante collection d’automobiles qui fut conservée puis laissée à « l’abandon » par son propriétaire. Racontez nous comment vous avez rendu mythique cette exposition au salon Rétromobile.

Lorsque mes deux « garçons » devenus mes « maréchaux d’Empire » [NDLR : Matthieu Lamourre et Pierre Novikoff, directeur général et directeur adjoint d’Artcurial Motorcars] sont revenus au bureau après cette découverte, j’ai dit : « Pour Rétromobile, nous allons faire une scénographie mystérieuse, avec très peu d’éclairage, les laissant dans la poussière et la pénombre. On retourne au temps d’Howard Carter qui découvre la tombe de Toutankhamon ! » Et c’est exactement ce qui s’est passé ! Nous avons joué sur l’idée de trouble de l’être humain devant notre finitude. Dans l’Art, cela se répercute autant dans les écorchés de la Renaissance ou l’école de peinture autour des ruines. L’émotion produite devant le temps qui passe et qui est soudainement figé est exceptionnelle. Artcurial a pensé que cette présentation digne d’un musée au salon Rétromobile avait un intérêt pour cette collection.

Vue de l’exposition Baillon au salon Rétromobile de 2015, sa lumière tamisée, sa poussière, sa propension à susciter la découverte et l’aventure… 

Le salon Rétromobile dédié aux voitures de collection reste un événement à part pour Artcurial ?

Bien sûr ! À la même période, lors de la vente officielle du nous avons comme concurrents, excusez du peu, Sotheby’s – RM Auction qui loue une partie des Invalides et Bonhams, la nef du Grand Palais… En étant dans le salon Rétromobile, nous sommes certes confinés mais nous essayons de faire du spectaculaire ! Nos confrères, dans ces espaces immenses, ne font que peu de scénographie ! Et bien je trouve que cela dessert les voitures et les ventes.

 Vous avez annoncé les stars de la prochaine édition du salon, en février 2019. Pourriez-vous nous en dire plus sur ces bijoux mécaniques ?

Nous avons le plaisir de présenter une Alfa Romeo 8C 2900, estimée autour de 20 millions d’euros. C’est le sommet des voitures de collection de l’entre-deux-guerres. Des voitures similaires ont gagné à Pebble Beach ! [NDLR : le plus prestigieux concours d’élégance automobile au monde, qui se déroule mi-août aux États-Unis.] Puis nous avons la Bugatti type 51 qui fut classée sixième au Grand Prix de Monaco en 1932 et ex-Trintignant. Normalement, une voiture de course de cette époque a subi des dommages en compétition. Alors que dans ce cas précis, la voiture est complète et garde beaucoup d’éléments d’origine ! Dans notre jargon, on dit qu’elle est « bonne » ! Enfin, nous avons la chance de présenter trois automobiles du Conte Volpi.

 

Les catalogues de ventes eux aussi deviennent des objets d’Art, à l’instar des catalogues d’exposition des musées.

Vous avez totalement raison ! Cependant, lorsque j’ai commencé les ventes de voitures de collection, les catalogues étaient imprimés en noir et blanc et les descriptions ne dépassaient pas trois lignes ! Rendez-vous compte, en 1975, un client anglais me propose une Ferrari 250 GTO, il en voulait 200.000 francs à l’époque. Nous avons donc fait des trois photos et une simple description. Finalement je ne l’ai pas vendue, la dernière enchère était de 190.000 Francs. Alors quand vous voyez la publicité faite pour celle vendue cet été ! (Rires) [NDLR : L’un des 36 exemplaires s’est vendu cet été en vente publique aux USA pour 44 millions de dollars.]

Comment fait-on pour que les gens se déplacent aux expositions de ventes aux enchères ? Nous avons parfois l’impression que les maisons de ventes cultivent volontairement un entre-soi élitiste, au détriment d’un public plus néophyte ?

Les ventes aux enchères sont publiques ! Il ne faut pas être impressionné par les lieux, aussi majestueux puissent-ils être. Ce n’est pas parce que nous vendons des œuvres à des prix devenus fous que nous sommes coupés du public.

Et pour tous ces néophytes qui souhaitent forger leur goût en Art, auriez-vous des conseils, si tant est que le commissaire-priseur puisse délivrer certains de ses secrets ?

Pour former son œil, il faut voir le plus d’œuvres possible, il n’y a pas de secret ! Par contre, il y a une phrase que je déteste, c’est « chacun son goût ». Non ! Qu’il y ait des préférences dans « le bon goût », je veux bien l’admettre. Que vous préfériez Mahler à Stravinski, on est d’accord. Si vous préférez Yvette Horner à Mozart, il y a un problème ! Il faut de la modestie et ne pas croire qu’on a le goût parfait ! La seule chose qui doit parler avant tout, c’est votre cœur !

Il y a aussi un problème de maîtrise de la comparaison, en n’ayant pas eu accès à l’histoire de l’art ou à l’Art en général. Hélas, chacun pense qu’il est né avec un goût et qu’il possède la vérité. J’ai vu des amis intimes venir en exposition, ne rien me demander et lever la main au pire tableau de la vente. Qu’est-ce que j’y peux ? Il ne faut donc pas hésiter à se faire conseiller mais ne pas se sentir investit d’une extra-sensibilité dans l’Art. Nous ne vivons plus au temps du peintre Lebrun, qui avait hiérarchisé les arts majeurs et ceux d’applications. Depuis le Bauhaus, art d’application par excellence et les Ready-Made de Duchamp, on ne peut plus voir les arts avec cette hiérarchie.

« Un objet qui peut vous donner de l’émotion, la plénitude extrême, on vous dit : ça vaut 100. »

 

Qu’en est-il de votre vision sur l’art contemporain, notamment dans sa surreprésentation lors des salons ou des foires ?

Ma vision des choses, c’est qu’une partie du public ne se reconnaît plus dans la 4ème ou la 5ème génération des conceptualistes, ils en n’en peuvent plus de tout cela et veulent retrouver des vertus fondamentales sur le travail manuel, le temps passé à créer. C’est comme ça que j’explique le succès de la photo comme celui de la BD. Il y a également des gens fortunés qui achètent cela. Ils ne se reconnaissent pas non plus dans un certain art contemporain qui fait chier tout le monde !

Le 16 mai 2018, Artcurial a créé l’évènement avec sa vente C.R.E.A.M., qui a mis en parallèle les œuvres d’artistes iconiques américains de New York ou de Californie avec la culture street et tous ses dérivés.

 

 Ce sont les évolutions de l’art contemporain, l’arrivée de nouveaux acheteurs dans le marché de l’Art …

Le marché de l’art n’est plus celui que j’ai connu à mes débuts. Avant, il y avait des critères objectifs. Par exemple, un Corot avec de l’eau valait plus qu’un qui n’en avait pas. Si il y avait un personnage c’est mieux, s’il venait de la période italienne c’était le top ! À la fin, le prix correspondait à ces critères, en cette capacité qu’avait l’objet à donner du plaisir. La valeur étalon c’était « Ça » et un chiffre correspondait à « Ça ».

Aujourd’hui, dans un marché mondialisé, il s’y ajoute une plus-value. L’art, qui avait une valeur artistique et décorative ou une cote sociale, a désormais cette plus-value mondialisée. Je viens de recevoir les catalogues de New York. Il y a des artistes que je ne connais même pas, moi ! Ce sont des types qui sortent comme ça, alors que 5 ans plus tard, ils sont déjà invendables. Il y a une manipulation dans le marché de l’art. Par exemple, il n’y a aucun artiste français dans ces ventes, on n’existe plus ! Paris, ville lumière qui s’éclaire à la bougie…
Cette mondialisation agrandit la base des compétiteurs mais elle est surtout prescriptrice ! En s’appuyant sur les expositions dans tel et tel musée et les résultats de ventes, le marché dit « c’est ce qu’il faut acheter » et tout l’or du monde arrive dessus. Regardez : un objet qui peut vous donner de l’émotion, la plénitude extrême, on vous dit : ça vaut 100. Vous le voulez ? Et bien il y a maintenant du monde entre 100 et 1 million ! A 999.999, il y aura encore une compétition et maintenant, le prix devient 1 million.

Notre entretien se termine. La nuit est tombée sur Paris. Le bureau est maintenant éclairé par les luminaires de l’avenue Franklin Roosevelt bordant le Grand Palais… Entre deux plaisanteries et l’ajustement de sa cravate Hermès aux couleurs des 24H du Mans 2000, le commissaire-priseur se laisse photographier au côté de la Ferrari de la Collection Baillon. Le tour de circuit est bouclé.

Propos recueillis par Alexandre Léger et Ugo Levoyer

 

Artcurial Motorcars vous donne rendez-vous du 8 au 10 février prochain à l’occasion du salon Rétromobile 2019

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