Expositions Portrait

The Kid, rencontre avec l’enfant terrible de l’art contemporain

Déterminisme social, pression des pairs, conventions surannées et irrévérence juvénile, voilà les thèmes de prédilection de The Kid. Avec une esthétique à la fois irréprochable grâce à son réalisme d’exécution picturale mais aussi borderline trash par son intrinsèque propension à la provocation, le travail de cet enfant terrible vient bousculer l’establishment pour secouer les esprits.

CONTEMPORARY ARTIST THE KID IN HIS STUDIO IN FRONT OF OIL AND EGG TEMPERA PAINTING ON CANVAS – I GO ALONE – 2016 – 212 x 354 x 6 CM – PRIVATE COLLECTION FRANCE ©2016 THE KID ALL RIGHTS RESERVED – COURTESY ALB GALLERY

Paris, sous la coupole du Grand Palais surchauffée par la population et l’excitation autour du vernissage d’Art Paris. Nous arrivons au stand d’exposition de The Kid. Tout de suite, les jeunes tatoués à casquette et tee-shirt de basket entourés d’hyènes nous accueillent et donnent le ton : ces statues en silicone au grain de peau plus vrai que nature sont une piqure de rappel que l’artiste est là pour nous saisir au premier instant et nous faire réfléchir. Entre deux tableaux format XXL représentant des adolescents aux tâches de rousseur enfantines et casques de football américain – The Kid a parcouru les Etats-Unis qui sont un moteur essentiel de son inspiration – on aperçoit le maître des lieux, cheveux longs blonds aux boucles dessinées, casquettes de baseball vissée sur la tête et lunettes de soleil écran. Loin du look d’artiste maudit que l’on pourrait lui prêter en imagination quand on pense à son œuvre et ses problématiques. Pas de préjugés, pas de préconception, cette première leçon qui tient à cœur au Kid est donnée par la rencontre avec cet artiste étonnant. Autodidacte et allergique aux bancs des écoles, The Kid est pourtant un grand pédagogue ; et ce n’est pas pour déplaire.

Est-ce que tu pourrais avant tout nous parler de toi : qui est The Kid ?

Mon pseudonyme, The Kid, est un surnom en réalité. On me l’a donné enfant : tout le monde m’appelait “the kid”, car j’étais toujours le plus jeune. Je suis parti de chez moi à 14 ans pour aller aux Etats-unis, et là-bas j’entendais souvent: “That kid over there”. J’ai choisi de prendre un alias parce que mon travail n’est pas une réflexion sur moi – bien sûr j’y mets mes peurs et inquiétudes, et mes espoirs pour le futur –, mais c’est davantage une représentation de ma génération et de celles à venir, et une réflexion sur et pour elles. Mon vrai nom importe peu.

Puisque tu as tracé ta voie seul et que cela a été ton choix, pourquoi devenir artiste ?

C’est davantage un processus qui s’est imposé à moi, naturellement. J’ai toujours voulu m’exprimer dans mon travail. Je ne voulais pas qu’un réalisateur, qu’un directeur artistique me dise quoi faire, je voulais décider moi-même de cela. Je l’ai pleinement compris à un show Alexander McQueen : en arrivant sur les lieux, tu entres dans un monde où tout est contrôlé, créé par le créateur, du son aux lumières, à… c’est fou. McQueen était un visionnaire et c’est grâce à lui que j’ai compris qu’il fallait que je crée moi aussi.

Tu es un artiste autodidacte, pourquoi ce choix et comment cela a-t-il pu influencer ton travail ?

Je ne supportais pas l’école, je l’ai quittée très tôt, à 14 ans, parce que mes relations avec mes professeurs étaient cauchemardesques. Je ne voulais pas de cette autorité scolaire, des façons préconçues que l’on nous livrait ; j’aime apprendre par moi-même. Pour ma première sculpture, j’ai visionné des vidéos de Ron Mueck sur Youtube : j’ai conçu ma technique en observant les produits qu’il utilisait. On trouve souvent l’inspiration sur le net. Par exemple, quand j’ai découvert les couleurs de Caravage, j’ai acheté les peintures et fait des tests. J’adore Norman Rockwell aussi, qui est une influence importante pour moi… finalement c’est comme un grand melting-pot qui s’organise ensuite dans mon esprit.

Internet a-t-il un rôle particulier dans ton travail, en tant qu’autodidacte et “millennial” ?

Oui… et non. Internet est une évidence pour notre génération, et très facile d’accès. Mais si j’étais né dans les années soixante, je me serais bougé jusqu’à la bibliothèque. C’est une question de volonté, de curiosité. Si tu veux vraiment quelque chose, tu trouves le moyen pour y arriver. Ensuite, internet est particulier : c’est un outil très accessible qui pousse à cliquer encore et encore. Tu trouves un artiste, puis tu veux connaître ses influences, et d’un seul coup tu es dans un univers radicalement différent, que tu n’aurais pas découvert si facilement sans internet. C’est aussi un vecteur comm’ génial, qui parle aux jeunes générations : cela me connecte à mon public et connecte le public à mon travail.

RESIST – BY THE KID – 2017 – OIL PAINT AND EGG TEMPERA ON CANVAS – 242x211x6cm-95x83x2in © 2017 THE KID ALL RIGHTS RESERVED – www.thekid.fr

Comment t’es-tu pour la première fois rendu compte du souci que pose le déterminisme social ?

Tout a commencé à l’école, où j’avais un vrai problème avec l’autorité et mes professeurs, qui me harcelaient parce qu’ils avaient des préjugés sur mes origines (The Kid est néerlandais et brésilien, ndlr). Quand j’ai ensuite déménagé aux Etats-Unis, je vivais avec un ami qui était d’un milieu très défavorisé et … en un mot il n’a pas survécu à cette période, il a fait une overdose. Cela m’a marqué à vie, de voir à quel point il était seul, comme il était traité par la société, à cause de ses origines… C’est très difficile à expliquer, cette injustice est imprimée en moi, c’est quelque chose d’enraciné et je me bats contre elle, mais j’ai dû mal à y mettre des mots.

Tu es quelqu’un d’engagé, notamment grâce à ta collaboration avec l’association Human Rights Watch. Entre ces engagements et tes positions, te considères-tu plus artiste ou activiste ?

Selon moi un artiste est là pour ébranler un peu les fondations, et faire tomber les conventions. Ces dernières années, l’art est devenu plus décoratif, mais, comme Picasso disait: “La peinture ne sert pas à décorer les appartements. C’est une arme offensive et défensive contre l’ennemi”. Et en effet l’art doit toucher les gens, les interroger. L’art confronte à des problématiques parfois taboues, mais si tu trouves une façon poétique de les traiter, alors le public y répond et y réfléchit à son tour.

Tu cites souvent Oscar Wilde, “Derrière chaque chose exquise qui existe se cache quelque chose de tragique”, comment cela s’applique-t-il à ton travail ?

En réalité, j’ai cité cette phrase une fois en interview et je la retrouve partout depuis ! (rires) J’ai découvert Oscar Wilde quand je voyageais avec un groupe, et le chanteur était fou de cet auteur. C’est lui qui m’a fait lire Le Portrait de Dorian Gray. Je me suis retrouvé dans ce roman, dans la tension entre le beau et le tragique. J’ai toujours été attiré par ce paradoxe, dans l’histoire, la musique… C’est un peu de là que naît l’âme des œuvres.

Tu parles aussi régulièrement de Caravage, de sa provocation et de sa devise « without hope, without fear » (sans espoir, sans peur). Couplé à ton indépendance et tes problématiques de travail, est-ce que tu te définirais comme un artiste punk ?

Oui, oui sans doute. Enfin tout dépend, mais pour moi ce n’est pas une question de vêtements, tout est dans l’attitude. Caravage lui-même était un punk d’ailleurs, en tant que pionnier du street art : ivre dans les rues de Rome, il peignait sur les murs sa devise – « nec spe, nec metu » en latin –, avec les peintures et le matériel que lui avait offert son mécène, le pape. C’était un grand « fuck you » au pape, alors même qu’il lui offrait un toit et achetait ses travaux !

BACK TO SCHOOL – BY THE KID – SCULPTURE – DETAIL – 2017 – OIL-PAINTED SILICONE AND VARIOUS MATERIALS – 240x310x190cm-95x122x75 in © 2017 THE KID ALL RIGHTS RESERVED

Lorsque tu crées, est-ce toujours pour faire naître une réaction, pour provoquer le public ?

Oui complètement – j’apprécie particulièrement Walt Disney, quelqu’un de très intelligent dans sa façon de manier les images quand il veut faire comprendre quelque chose. Quand ton message n’est pas populaire ou qu’il est difficile à communiquer, les images remplacent les mots et permettent de manipuler les foules, en un sens, pour surprendre l’audience. Tu crées ta toile, et une fois qu’il y sont pris au piège, ils ne peuvent plus échapper à ce que tu as a dire. Dans mon travail, chaque mouvement est calculé, tout est pensé et raconte une histoire. C’est pour cela que j’ai choisi un pseudonyme aussi, parce que je donne un spectacle à voir, mon travail est dédié au public.

Tu es jeune (26 ans) et ton travail s’attèle à des problématiques de ta génération. Comment te vois-tu évoluer dans quelques années? Où sera The Kid, dans dix ans?

Ma seule certitude est que je continuerai de créer. J’ai toujours voulu faire ça, concevoir des univers… déjà enfant quand je jouais à un jeu de société, j’adaptais toute la maison au jeu : musique, éclairage, tout, j’étais dingue avec ça ! Sinon, je ne sais pas ce que je deviendrai dans dix ans, mais ce sera énorme. C’est la promesse que je me suis faite dès le début : si je me lançais dans l’aventure, c’était pour rivaliser avec les plus grands, ou alors cela ne valait pas la peine. « Go big or go home » (« fais les choses en grand ou reste chez toi ») , sinon c’est sans intérêt. Tous les ans, je repousse les limites de mon budget et de mes capacités : j’ai commencé avec des grands formats car c’était un challenge. Se limiter au stylo Bic pour toute une série était un challenge. Je me vois même bien réaliser un film, dans quelques années.

Le cinéma a-t-il une place importante dans ta vie et dans ton oeuvre ?

Tout à fait ! Un tableau est équivalent à deux mois de travail, de 8 heures du matin à minuit non-stop, donc je suis souvent enfermé. Du coup, j’ai toujours un film lancé dans le studio, je vis en quelque sorte à travers l’écran. Je mets aussi de la musique, j’ai besoin d’être stimulé. Les travaux de Chris Cunningham sont très inspirants à cet égard. Il y a aussi de nombreuses références cinématographiques dans mes œuvres, des influences telles que Larry Clark ou Harmony Korine, que j’adulais plus jeune, et dont les films m’ont profondément marqué. Leurs films, les « art house movies », sont devenus un vrai sous-genre des années 90. Ils parlaient à la jeunesse et s’attaquaient à des problèmes importants dont on parlait trop peu. Leur influence sur mon travail est indéniable.

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