Mode Portrait

Rencontre avec House of the very island’s

rencontre avec house of the very island

rencontre avec house of the very islandKarin Krapfenbauer and Markus Hausleiter sont viennois et les têtes pensantes de House of the very island’s. Ils créent des vêtements aux lignes pures et presque strictes au premier abord, mais l’essence même de leur travail réside dans les détails. Les strates de tissus s’entremêlent et donne lieu à des perspectives, des jeux de matières… Le résultat est surprenant d’élégance. Et les modèles, qu’ils soient portés par des femmes ou des hommes, respirent la libertés et habillent intelligemment les corps. Le duo de designers, en voyage à Paris, nous a accordé de son temps. Rencontre.

Vous avez commencé en tant que collectif artistique, c’est bien ça?
Markus : Oui, nous étions 4 designers à la base. Nous nous sommes rencontrés à l’université de Vienne.
Karin : Nous étions à l’université d’Arts Appliqués, où Raf Simons était professeur, donc nous nous connaissions de là-bas dans cet environnement du design et de la mode. Nous avons tous étudié la mode, puis nous avons travaillé dans une sorte d’open space tous ensemble à Vienne pendant 5 ans. Là-bas, nous avons rencontré différents artistes et designers, nous avons réalisé des expositions… Tout ça était assez discret à l’époque! 
Notre studio était assez connu en revanche, c’était un des premiers endroits de la sorte à Vienne entouré par de nouveaux artistes et créateurs. 

Vous étiez donc quatre au début…
Karin : Oui, il y avait Markus et moi, ainsi que Jacob Lena Knebl, qui est artiste, et Martin Sulzbacher qui travaille chez Loewe maintenant.  Ce que nous réalisions pouvait être de la mode, des installations, de l’art, du produit, toute forme de création d’objet en somme. Le premier projet que nous avons monté à Paris était une installation dans une galerie, en 2007. Ce n’est pas toujours facile, surtout dans une ville que l’on ne connaît pas. À Vienne, il y a tout notre entourage, nos appuis dans l’art, la musique… Quand on est dans une ville où on ne connaît personne c’est plus compliqué, surtout dans le milieu de la mode parisienne qui est bien plus classique. 

Vos collections se présentent comme étant unisexe n’est-ce pas?
Nous avons commencé avec du prêt-à-porter femme au début, mais nous avions toujours la volonté de transgresser les limites avec l’homme. Notre entourage étant assez queer, nous voulions tendre vers un style qui marcherait pour tous les sexes. L’unisexe était notre objectif, mais en réalité ce n’est pas toujours facile de le communiquer dessus lorsqu’il faut le placer dans certains contextes. 

Cette année, la Fashion Week était très empreinte de l’unisexe…
Avant l’année dernière, c’était encore difficile de communiquer cet aspect dans notre marque, par rapport aux clients notamment. Maintenant, alors que de plus en plus de mannequins hommes et femmes marchent sur les mêmes défilés, c’est plus facile pour les journalistes, stylistes et acheteurs de dire : « Je peux prendre cette chemise pour hommes et l’emmener dans la partie femme ». Au début, c’était assez dur d’éveiller l’intérêt des journalistes et clients, particulièrement du fait que nos créations menswear sont labellisées ‘womenswear’. C’est plus facile dans l’autre sens en réalité, car du côté du womenswear les gens semblent plus ouverts.

Pourquoi alors ne pas avoir présenté votre dernière collection sur des mannequins hommes et femmes? 
Cela vient plutôt d’une question pragmatique : notre finalité est de vendre nos pièces à des hommes. Dans notre lookbook cependant, nous avons des mannequins des deux sexes. 

Pourquoi vous êtes-vous séparés des deux autres membres de l’équipe initiale? 
Ils ne sont pas complètement partis, en réalité. Jacob Lena a contribué à notre présentation cet hiver avec une performance artistique, et Martin réalise le styling pour nos lookbooks la plupart du temps. Nous collaborons donc toujours, mais chacun d’entre eux a aussi ses obligations professionnelles : Jacob Lena s’est consacré à son métier d’artiste à plein temps, c’est donc compliqué pour nous de travailler avec lui au quotidien. 

Vous travaillez beaucoup avec des artistes. Est-ce un moyen pour vous de garder un pied dans le monde de l’art et d’y montrer votre attachement?
Karin : Oui tout à fait. D’ailleurs, Markus réalise tout un travail autour de la performance, il est aussi DJ et crée de la musique pour des réalisateurs de films. Pendant longtemps nous ne présentions pas nos collections à Paris pour des raisons financières. Aujourd’hui, il semble logique de demander aux gens de notre entourage de nous accompagner pour travailler avec nous.
Markus : En effet, et pour chaque collection au début nous réalisions des petits films.
Karin : C’est très important pour nous que d’autres personnes soient incluses dans notre travail, plutôt que celui-ci se limite à nous deux et nos activités. Nous avons besoin d’un monde autour de nous auquel on peut se connecter, et écouter les retours de personnes qui ne travaillent pas dans la mode est aussi très important.

Pour quelles raisons avec-vous choisi l’artiste Rafael Miribung ? Son installation tournait beaucoup autour du virtuel et du jeu vidéo, et vos vêtements ne correspondent pas franchement à cette image.
En effet, pas du tout, mais nous n’avons pas beaucoup vula partie très virtuelle de son travail. Ce qui nous plaisait le plus, c’était ses espaces : l’idée d’un lieu avec des imbrications, des chevauchements, ce qui est une approche tout à fait différente que dans ses vidéos. Nous pensons que son travail a beaucoup à voir avec l’individualité, et la mode aujourd’hui se détache de l’identification fixe à un seul groupe, un seul espace, une seule communauté pour aller vers un mouvement constant d’un endroit à un autre. Il y a tellement de gens autour de nous qui viennent de contextes différents, et pourtant tout se rassemble et se complète. Nous avons tous des parcours, des regards très variés et tout le monde parvient à les combiner à sa manière. Rafael parvient à créer quelque chose avec ces espaces, en intégrant des éléments des jeux vidéos et grâce à ses outils il forme son propre monde.

Dans vos pièces, vous jouez beaucoup avec les superpositions, avec des trous dans les manches, des rayures, différentes formes de poches. Pourquoi cela? 
Markus : Le prêt à porter pour homme étant assez limité, on essaie de jouer le plus possible avec les détails dans la construction pour contrebalancer son caractère souvent strict et formel. C’est pourquoi nous créons par exemple plusieurs strates en une pièce, nous intégrons de nombreuses poches, nous jouons avec différentes longueurs…
Karin : Une partie de cela vient aussi du patronage, que nous pensons et réalisons nous-mêmes. Cela nous permet aussi de tester des choses, de les changer. Cette idée de couches vient aussi du caractère plat des patrons. Cela donne quelque chose d’à la fois casual et élégant, et c’est ce que nous cherchons dans le prêt-à-porter hommes car il est toujours plus simple que celui pour femmes. Nous aimons combiner ces détails du menswear avec la liberté que nous offre le womenswear.

Comment travaillez-vous ensemble, vous répartissez-vous les tâches?
Bien évidemment nous parlons beaucoup, de ce que l’on aime et ce que l’on aime pas, de ce qui se passe dans la mode à ce moment-là, puis chacun de nous deux en tire des idées et des inspirations. Souvent, l’un d’entre nous a une idée et la partage avec l’autre, qui en fait quelque chose et réussit à apporter d’autres éléments intéressants à l’idée de départ. Et cela peut marcher dans les deux sens.

D’où vient le nom de votre marque, ‘House of the Very Islands’? Et les sous-noms tels que « Club, Division, Middlesex, Klassenkampf, but the question is where are you, now ? » ?
Quatre personnes… Quatre fortes personnalités. (rire) En fait, nous avons commencé à 4 et nous pensions que c’était une bonne idée d’avoir ce nom très long, ce qui n’est pas habituel dans le monde de la mode et ça se détacherait du reste. Ce nom va avec l’image que tout le monde est ensemble, et dans le même temps chacun vit sur sa propre île qu’il habite seul. Nous sommes également inspirés pour cela par de nombreuses références, comme les « houses » dans le documentaire ‘Paris is Burning’ [sur la culture ballroom et le voguing, ndlr]. Club et Division sont des références à la connection très forte qu’à Markus avec la musique, Middlesex pour l’unisexe, Klassenkampf est un sujet qui ne s’épuisera jamais, même dans la mode… il y a tant de situations injustes. « But the question is where are you, now? », c’est toujours une bonne question. Non? 

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