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Mode

Paris Men Fashion Week SS19 : Poésie et sensibilité

Œuvrant en brouillon depuis quelques années déjà, l’ouverture des codes masculins atteint un nouveau palier dans son travail de démocratisation. Lors de la Paris Men Fashion Week Printemps Été 2019, la masculinité s’est en effet révélée plus sensible que jamais. Décryptage d’une révolution tranquille et heureuse.

Après une semaine de défilés, de présentations, de courses dans tout Paris et d’yeux desséchés à force de se concentrer, et une semaine d’analyse sérieuse, voici venu le temps de vous dire, non pas ce que vous devrez porter, mais ce que l’homme devient. Certaines nouveautés n’en sont plus, et continuent leur règne absolu, tels la transparence, les pantalons oversize et le japonisme, que l’on a retrouvé dans de nombreux défilés. S’ajoutant à ces indétrônables, des précisions viennent cette année enrichir un vestiaire en pleine mue, et affiner les contours de l’homme 2.0. C’est une silhouette sensible, en triptyque, c’est une réappropriation du vestiaire de l’homme sous un prisme poétique, et c’est une ouverture vers le vestiaire dit féminin. Trois piliers forts qui soutiennent une mode de l’homme jusqu’ici en bouton, commençant aujourd’hui, enfin, à éclore.

Silhouettes en ouverture

D’aucuns s’attendaient à voir cette année force streetwear, force sportswear et force wear un peu commun, un peu ennuyeux. Point du tout, cette semaine parisienne de la mode homme a réconcilié la quasi-totalité des griffes avec l’élégance et la distinction, n’ayons pas peur des mots. Il flottait dans les shows comme une atmosphère détendue, agréable et svelte, émanant de la silhouette de l’homme parisien. Où plutôt des silhouettes, puisqu’elles sont trois, chacune bien marquée.

Défilé Ann Demeulmeester SS2019 ©Gaël Savary
Défilé Ann Demeulmeester SS2019 ©Léa Kolb

La plus répandue, ample et floutant les repères corporels, rend ondulante une ligne plus souple, allégée, qui, en effaçant les contours d’un corps ou trop longiligne, ou trop marqué, permet de ne plus s’intéresser au corps, mais à la corporalité, à la manière qu’à un homme d’avancer, de se mouvoir. On retrouve cette ligne chez de nombreux créateurs, de Ann Demeulmeester, qui offre une vision toujours douce d’une masculinité poétique, à Yoshio Kubo, qui, tout en streetwear, allonge les lignes, les superpose et donne une certaine ampleur au mouvement. Mais la majorité des autres créateurs n’est pas en reste : Cerruti 1881 emprunte une ligne large et flottante, de même que Dunhill London, Etudes, qui adoucit une silhouette masculine en l’arrondissant sans la diminuer, même en l’anoblissant, tandis que Paul Smith joue davantage le jeu avec des plis à ne plus savoir qu’en faire, des chemises ultra allongées, une souplesse des tissus permettant des ondulations charmantes. Ailleurs, l’ampleur ne suffit pas, et Boris Bidjan Saberi enrichit ses créations de traines ultra fines, longues pièces de tissus conférant une prestance royale. Chez Rick Owens, Comme des Garçons et Maison Martin Margiela également, l’on utilise des empiècements longs dynamisant le mouvement afin d’accroître la démarche, en véritable mise en scène du vêtement. Chez Dries Van Noten, des lignes géométriques en dégradé floutent la silhouette pour la rendre plus légère.

La silhouette Margiela SS19 © Loery Mingouono-Despalles

La deuxième silhouette est à l’inverse, cintrée, mais avec douceur, comme pour ne pas étouffer le corps. En effet, hormis Maison Martin Margiela, qui s’amuse à enserrer l’homme dans une salopette en vinyle corseté (une passion chez John Galliano), dans les autres défilés, lorsque la taille est prise, c’est presque en ébauche. Virgil Abloh chez Louis Vuitton, et Masanori Morikawa chez Christian Dada n’enserrent qu’avec une fine ceinture, Ann Demeulmeester le fait en une tunique portefeuille légère, et Henrik Vibskov, lui, préfère nouer les combinaison avec un pull, comme pour suggérer que la taille peut à tout moment retrouver sa liberté. Enfin, chez Y-3, on enserre, mais en salopette réinventée, de manière à ne pas trop contraindre le corps : un clip et les bretelles s’enfuient.

Enfin, la troisième silhouette ouvre une porte sur une liberté nouvelle : la ligne dite féminine. C’est décidément encore ce génie de John Galliano qui, chez Maison Martin Margiela, se bat sur tous les fronts, et développe un profil atypique : perfecto noir, micro-short plissé et sandale à lanières enserrant la cheville. Cette silhouette, généralement attribuée à la femme, semble avoir été semée, enfin, chez l’homme, et se retrouve également chez Walter Van Beirendonck, qui l’agrémente de compensées, et chez Wooyoungmi, qui préfère les bottines. Cette silhouette rafraichissante pour l’homme permet d’offrir une nouvelle appréhension de la sensualité masculine, loin de la démarche lourde, pesante, d’une virilité somme toute banale et éloignée de toute sensibilité.

Les piliers de la sensibilité

Ces silhouettes s’appuient sur trois piliers présents sur les défilés hommes depuis quelques collections, venant conforter le tournant sensible de la silhouette.

CMMN SWDN SS19 Paris Men Fashion Week © Gaël Savary
CMMN SWDN SS19 Paris Men Fashion Week © Gaël Savary

Premièrement, découlant naturellement de l’idée même de silhouette, le pantalon oversize, overprésent dans les shows du printemps-été 2019. Chez Arthur Avellano, en latex hybride, le pantalon se transforme presque en jupe, offrant mouvement et élégance à toute démarche. Chez Hed Mayner, les plis accompagnent l’ensemble de la tenue dans un souci d’uniformité de l’allure, chez Yohji Yamamoto la soie dansante du pantalon vient alléger une silhouette rigidifiée par le cuir d’un gilet long, tandis que chez Kenzo, le pantalon ample permet d’affiner la taille et d’allonger les jambes. Chez White Mountaineering, Y-3, Louis Vuitton et OAMC, le pantalon arrondit tout en assouplissant la démarche, et c’est peut-être chez ces quatre créateurs que l’on retrouve le plus une masculinité de base.

Quelques exceptions à ces aunes de tissus voilant les contours de la jambe, chez Balmain et Maison Martin Margiela notamment, chez qui la jambe est fuselée, engoncée dans un vinyle noir ultra-brillant chez le premier, lisse noir, blanc, rose ou bleu chez Margiela. La jambe prend des allures élancées, interminables, affirmant une démarche volontaire et sans peur.

Deuxième pilier renforçant la souplesse de la silhouette, qui depuis quelques années s’installe toujours plus sérieusement, la transparence. Pour 2019, elle se trouve partout, mais de manière plus ludique, moins outrageante. Chez Ann Demeulmeester, bien sûr, qui en joue toujours avec justesse, mais également chez Pigalle Paris, ou encore chez Dior, tant dans les chemises en dentelle, translucides, que dans les pantalons laissant vaguement apparaître la jambe, toujours dans une suggestion flatteuse plus que dans un dévoilement vulgaire. Chez Sulvam également l’on joue avec de la transparence brodée. Si chez OAMC et GMBH la transparence est plus simplement travaillée, elle n’en reste pas moins présente, et joue sur la séduction, tandis que chez Christian Dada et Kenzo, les pulls cotonneux offrent une translucidité heureuse et poétique. Mais c’est chez CMMN SWDN que cette transparence est la plus délicate, jouant avec des chemises en organza de soie, parfois sur peau nue, parfois sur un tee-shirt laissant lui-même deviner le corps. Clairement installée dans le décors, la transparence, chez l’homme, se fait moins grossière, plus éclairée, et s’inscrit dans une approche sensible de la matière.

Kenzo SS19 © Loëry Mingouono-DespallesEnfin, le japonisme, quoique plus discret, s’impose toujours, dans une volonté d’assouplir la silhouette masculine, et à travers le kimono, se retrouve chez de nombreux créateurs, dont le plus surprenant (et peut-être le plus réussi) est Jason Basmajian chez Cerruti 1881. En effet, l’inspiration est élégante, mais le vêtement reste occidental, juste milieu entre deux univers. Il en va de même chez Christian Dada, Louis Gabriel Nouchi et Geym, qui reprennent les codes des manches et de l’ampleur du vêtement sans que la signature Japon soit trop évidente. Chez Maison Martin Margiela, l’emprunt est plus clair, plus évident, et l’homme se mue en une geisha virile et poétique, tandis que chez Agnès B. le kimono se dresse, intact, simplifié à l’extrême, presque pur. Chez Henrik Vibskov, le kimono est énergique et éclatant. Le vert puissant est recouvert d’imprimés noirs, et la longueur du vêtement permet un mouvement vif, de même que chez Kenzo, qui joue avec brio sur les couleurs vives en alliance, proposant un japonisme rajeuni, pétulant et gai, une réussite. Intéressante également, la tenue de soirée dessinée par Olivier Rousteing pour Balmain, qui reprend la ligne japonaise pour redéfinir le smoking sans lui ôter sa patine lisse et classique.

Des emprunts datant de plusieurs collections déjà, mais qui se sont affinées, pour n’en retenir que l’essentiel, les adopter sans les singer. Cette acquisition achevée a permis à la mode homme de se lancer dans une régénération d’elle-même, entre réinterprétation et appropriation. 

Réinterprétation et Appropriation

Comment ne pas ressentir le plaisir et la liberté acquise par les créateurs cette année, en contemplant les créations qui défilaient à la fashion week hommes de l’été 2019 ? Tandis que ces dernières collections l’atmosphère était plutôt adolescente, cette fois, l’on sent l’adulte, mesuré dans l’extravagance, mais tenant à cette dernière pour exprimer sa délicatesse. Une poésie qui se rapproche de celle, longtemps réservée à la mode féminine, et qui enfin, vient à la rescousse de la silhouette masculine, sans exagération ni laideur. L’homme s’approprie enfin son vestiaire, ne le subit plus, et pose la question du genre, à travers une réinterprétation des codes masculin/féminin.

Plus que jamais l’homme pose un regard neuf sur les vêtements traditionnels, et les redessine avec amusement, mais surtout avec intérêt. C’est notamment le cas pour la chemise, qui est exposée à tous les traitements possibles : déstructurée chez Juun J, manchettes arrachées chez Christian Dada, en patchwork ou à col claudine oversize chez Comme des Garçons, destructurée/plissée chez Andrea Crews, origamisée chez Y Project, à faux col et en tunique chez Louis Gabriel Nouchi, et à col russe boutons au dos chez Namacheko, c’est toute une réinterprétation de la chemise qui s’opère, comme si un ras-le-bol global avait émergé : la chemise est morte, vive la chemise !

Hed Mayner SS19 © Loëry Mingouono-DespallesD’une manière générale, toutes les pièces de haut sont régénérées, que ce soit chez Louis Vuitton ou Off White, chez Yohji Yamamoto ou Rick Owens, chez Sean Suen qui crée un gilet sans manche oversize à poches multiples, comme chez Lanvin, qui opère un agréable retour en inventant (magie !) le poloponcho, délicate pièce anoblissant toute silhouette. Arthur Avellano poursuit également cette réinterprétation du vêtement, plus sagement, peut-être mais toujours en latex hybride, dans une optique de sublimation de la silhouette, et Angus Chiang ne retient du vêtement que sa corporalité, permettant au corps de mettre le vêtement en valeur, et non plus l’inverse : le vêtement se fait bijoux, et le corps écrin. Chez CMMN, tant la chemise que la veste de costume se parent de manches extra longues fendues, permettant enfin au poignet masculin d’acquérir sveltesse et raffinement, Thom Browne pétille et offre un esprit haut en couleur à la veste de costume, Wooyougmi et Dior drapent l’homme dans des vestes de costumes à croisées extrêmes, Namacheko prend la silhouette de la femme 1960, très Twiggy, et l’insuffle à l’homme, et Walter Van Beirendonck offre transparence et humour au traditionnel costume, sans se départir d’une élégance jouant avec les lignes du corps. Chez Alexander McQueen on joue avec les matières, on les assemble avec bonheur, et chaque manteau est un trésor d’élégance et d’ingéniosité. L’homme Balmain mélange les codes, prend un trench et lui offre les manches (pour ne pas dire les ailes) d’un poncho.

Le drapé prend aussi une dimension repensée, à travers notamment les créations de Hed Mayner, qui redessine non pas sur le corps mais sur le mouvement et sur l’air, et chez Sean Suen, qui enveloppe l’homme dans une toge d’un bleu si tendre qu’il fait songer à l’aube. Le corps de l’homme Y Project semble corseté dans un tissu souple hybridé à un cuir rigide, objet sensuel admirable, ou le laisse libre et flottant dans un trench-toge.

Hed Mayner SS19 © Robin Joris DullersEnfin, malgré l’échec relatif de la jupe pour homme, que l’on retrouve tout de même cette année chez Yoshio Kubo, la mode homme se penche plus sérieusement, et avec raison, sur l’appropriation de la robe, comme chez Boris Bidjan Saberi, qui sans fausse pudeur présente des hommes en robe, sans que cela ait la moindre connotation féminine : l’homme Boris Bidjan Saberi est fort, puissant, minéral. Plus ambigu, chez Louis Gabriel Nouchi la robe souligne une ligne svelte et fine, mais là encore l’homme assume, avec aplomb et bonheur une allure racée. Chez Sean Suen et Henrik Vibskov, on passe par le biais de la tunique, mais l’on ose tout de même la robe, non sans succès.

C’est une Paris Men Fashion Week toute en finesse et en lignes souples qui s’est offerte à nous, présentant une mode ouverte, généreuse et curieuse sans grossièreté, permettant d’espérer une évolution du regard et de la perception de la masculinité, de la virilité dans les années à venir. Car en regardant ces hommes défiler dans des tenues sensibles, comment continuer de croire que la virilité est affaire de gros bras, de costumes classiques, et d’une silhouette sans poésie, brute et, somme toute, banale ? L’on avance, l’on avance, et l’on ne peut désormais douter que l’homme également revendique un accès à la poésie et à la sensibilité du vêtement. Voir de lui même.