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Paris Gallery Weekend : Art engagé pour humains égarés

À la faveur du Paris Gallery Weekend, qui se déroulera jusqu’au dimanche 27 mai, TTT Magazine se penche à nouveau (voir l’article de Dimitri Jean) sur deux galeries. L’une, la galerie Isabelle Gounod, entame une installation de Florent Lamouroux, quand la galerie Jérôme Poggi achève ce week-end l’exposition de Babi Badalov. Dans ces deux galeries le discours est engagé et les œuvres s’entrelacent sous le spectre de la condition humaine. Du reste n’est-ce pas Malraux qui a écrit que « l’esprit ne pense l’homme que dans l’éternel, et la conscience de la vie ne peut être qu’angoisse » ? 

Sèche-pleurs, de Florent Lamouroux, à la galerie Isabelle Gounod

Sèche-pleurs, Florent Lamouroux, © galerie Isabelle Gounod

Sensation étrange de se trouver dans un ballet pétrifié, mais surtout, de ne pas ressentir la grande peur, le grand effroi. En entrant dans la galerie, la distance se fait d’elle-même d’avec ces statues en sparadrap, en plastique léger, blanc ou bleu. Comme si l’on avait là que des ombres, la persistance rétinienne d’une danse inconnue ou d’un rêve kafkaïen. Car malgré la légèreté de ces statues, l’on ne peut nier l’évidence, à savoir que certaines tentent désespérément de muer, de se délivrer d’une enveloppe de plastique renfermant une seconde peau tout aussi plastifiée, qu’une autre se reproduit, s’enfante indéfiniment, accrochant le fruit de ses dédoublement sans fin à des barres de fer, comme autant de produits de consommation. L’un d’eux, abruti par sa condition, semble ressentir le début d’un désespoir.

Florent Lamouroux, né en 1980, pose ici le regard simple, cru et pourtant sans jugement d’une humanité standardisée, devenue simple marchandise propre à la consommation, une sorte de cannibalisme pacifique, morne, parfaitement rodé. parfaitement ? Bien sûr que non. Les failles apparaissent clairement. Dans l’installation bleue, ce pauvre hère assommé par sa propre vacuité, par sa condamnation sans appel, gît par terre, certes, mais fait surgir l’idée de conscience. Stupéfaction de n’être rien, de n’être pas même à soi. Stupéfaction qui fera naître l’envie de devenir, et la révolte, signe d’émancipation. Dans l’installation blanche, les silhouettes se tordent, se lacèrent, mais l’on ne sait si elles hurlent ou non. la blancheur immaculée des sujets adoucit la scène, et lui confère une atmosphère apaisée, en contradiction avec cette peau blanche qui se laisse arracher. C’est l’espoir de la mue, l’espoir de la libération, et, finalement, peu importe qu’en dessous le plastique, un autre plastique existe : ne sera t-il pas également arraché, et ainsi de suite jusqu’à révélation du soi.

Ne surtout pas oublier d’admirer cet ensemble qui donne son nom à cette installation, Sèche-pleurs. Ces jouets bas de gamme sont vendus au niveau des caisses de grandes surfaces, dernière tentation des enfants qui, à force de s’époumoner, parviennent à obtenir l’objet tant désiré, qui n’est un jouet que parce qu’on lui en a donné le nom. De guerre lasse, papa ou maman troque deux ou trois euros contre quelques minutes de paix. Florent Lamouroux, dans cette installation, confère à ces jouets un intérêt supplémentaire, en les embaumant sous vide dans un linceul de plastique noir luisant. Silhouettes fantomatiques à la limite du latex noir de pratiques sensuelles et sexuelles généralement tenues secrètes, ces jouets prennent une dimension érotique et inquiétante, et mettent à mal l’esprit adulte, qui voit surgir à travers de simple babiole pour enfant le spectre d’un désir naissant. Même approche avec trois armes blanches, installation intimidante par l’imminence d’une blessure : ces armes, soumises à la pression du plastique sous vide, ne risquent-elles pas de le trancher et par là-même de nous lacérer le visage ?

Florent Lamouroux nous livre là une interprétation de l’esprit humain sans fausse pudeur mais également sans jugement, nous laisse libre d’interpréter, et donc de choisir notre propre existence. À la galerie Isabelle Gounod jusqu’au 9 juin 2018.

 

De More Cry Sea et Carte Blanche, de Babi Badalov et Nikita Kadan, à la galerie Jérôme Poggi

– Babi Badalov, Ensemble de dessins, Vue de l’exposition Carte Blanche, Nikita Kadan, 2018. ©Romain Darnaud, Courtesy Galerie Jérôme Poggi, Paris.

À l’inverse d’un jaume Plensa prônant le pouvoir positif du langage, Babi Badalov, né en 1959, longtemps réfugié politique originaire d’Azerbaïdjan, depuis peu naturalisé français, se penche sur l’aspect isolant, cloisonnant, du langage. La galerie Jérôme Poggi l’accueillait pour la seconde fois, à l’occasion de son exposition De More Cry Sea, qui continue son travail de poésie ornementale, enrichi de sculptures et peintures.

Le mot est un paysage. En contemplant ce mur recouvert de l’installation calligraphique de Babi Badalov, où les mots dessinent autant qu’ils disent, l’on ne peut en douter. Si individuellement, chaque oeuvre peut paraître simple, un peu trop, prises dans leur ensemble, dans cette carte géographique d’une pensée, on ne peut que réfléchir à sa propre pensée. Les mots sont choisis, propres à l’artiste, mais ils nous parlent. Ils nous parlent, et pourtant, ils ne sont pas tels que l’artiste, lui, les comprend. Chaque mot appartient à celui qui le pense, à celui qui le prononce/l’écrit, et chaque mot prononcé perd un peu de son sens lorsqu’il est entendu/lu par un autre.

C’est une carte au trésor perdu que nous livre ici Babi Badalov, perdu car nous ne saurons jamais quel est son trésor, mais trésor trouvé pour et par nous, puisqu’en nous immergeant, c’est notre propre définition/appréciation des mots tracés sur ce mur, que nous pouvons trouver. Grâce à cette exposition, le visiteur est incité à retrouver les origines de sa propre poésie, et n’est-ce pas ce que veut tout artiste ?

En parallèle de cette exposition, Babi Badalov a convié son ami Nikita Kadan, né à Kiev en 1982, dans une Carte Blanche répondant à ses oeuvres. L’artiste ukrainien, nouvelle figure de la scène artistique, membre du groupe d’artistes R.E.P (Revolutionary Experimental Space) et co-fondateur du groupe de conservateurs et activistes HUDRADA, présentait une série de nouvelles oeuvres, notamment la série au charbon « observations on archives » et une oeuvre au fusain nommée « Pogrom« .

Si les deux artistes ont chacun un univers distinct, ils ont cependant pour ligne de crête les vestiges du passé, les éléments constructifs d’une vie, d’une pensée. C’est ainsi que Nikita exhume de son esprit et de son passé des sensations, des images, et les imprègne d’un univers assombri par l’inclusion du charbon dans les cadres des photographies. Charbon et terre noire. Le premier fait songer à ce qui a brûlé, ce qui n’est plus, et la terre à ce qui permet de prendre racine, ce qui permet de pousser, de grandir, de fleurir. c’est aussi une certaine stabilité, celle sur laquelle l’on peut avancer, construire. Deux artistes, deux visions, et pourtant, les ponts et arcades sont légion entre Babi Badalov et Nikita Kadan, puisqu’ils s’articulent autour de l’idée que l’être humain oscille toujours entre espoir et achèvement, entre concret et évanescence, entre passé et futur. Rien ne se saisit sinon ce qui nous appartient, ce que l’on construit soi-même.

Deux galeries, deux univers résolument différents, et pourtant, en sortant de ces deux expositions, l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’art qui s’interroge, l’art qui nous contemple en miroir, et nous ramène, quoi que l’on fasse, quoi que l’on en dise, à notre incompréhension d’un monde que l’on ne contrôle pas. À voir et à emporter en soi.

 


ÉVÈNEMENTS

La galerie Isabelle Gounod organise une rencontre avec l’artiste Florent Lamouroux le samedi 26 mai, à 15 heures, ainsi qu’un brunch en présence de l’artiste, le dimanche 27 mai, à partir de midi. La galerie Jérôme Poggi organise quant à elle une rencontre avec le curateur Sasha Pevak, le samedi 26 mai, à 18 heures.


GALERIE

Toutes les informations sont à retrouver sur le site du «Paris Gallery Weekend».