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Mode

Entretien : Alexandre Samson « Le Palais Galliera, c’est la défense des auteurs »

Dans le contexte actuel (français) de pluralité et de mouvance rapide de modes et de tendances, il semble essentiel de développer une vision à la fois globale et détaillée des enjeux créatifs, sociaux/politiques et économiques du vêtement. Alexandre Samson, chargé de la Création contemporaine au Palais Galliera, le Musée de la Mode de Paris, décrypte avec nous l’actualité et le devenir du vêtement, à la lumière de son histoire.

Alexandre Samson © Émilie Gomez

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre travail au Palais Galliera ?

Je suis diplômé de l’école du Louvre en muséologie et histoire du costume et travaille au Palais Galliera depuis 8 ans. J’ai commencé en tant qu’assistant d’Olivier Saillard avant d’être, en 2015, nommé responsable de la Création contemporaine. Mon travail consiste à mener des politiques d’acquisition de mode contemporaine et à travailler à son rayonnement par des expositions. Je suis également commissaire de l’expo Margiela, qui est la première rétrospective parisienne consacrée au créateur belge.

Quel est l’ADN du Palais Galliera ?

Le Palais Galliera, c’est la défense des auteurs. Nous choisissons de conserver et de montrer le travail de créateurs qui ont des choses à dire, une histoire à raconter. Cette histoire peut être courte ou longue, à vrai dire ce n’est pas ce qui compte. Je crois sincèrement que la mode est un métier de passion, qu’il y a des gens qui y consacrent toute leur énergie et réalisent un excellent travail. Notre ambition, à Galliera, est de leur rendre hommage.

Est-ce à dire que malgré un succès incontestable, certaines pièces seront délaissées par le palais Galliera ?

Balenciaga -©Palais Galliera
Balenciaga par Demna Gvasalia – © Palais Galliera

Chaque musée a sa signature. Comme je vous le disais, la nôtre est la défense des auteurs, et nos choix en termes d’acquisitions reflètent et découlent de ce positionnement. En réalité, même si certains des créateurs que nous choisissons attestent de leur époque et constituent un reflet social fort, l’identité créative est notre premier critère d’acquisition. Certaines pièces peuvent avoir beaucoup de succès et raconter quelque chose d’intéressant sur l’époque, mais ce n’est pas suffisant car nous attendons avant tout un véritable travail d’auteur. Nous avons par exemple fait le choix de faire entrer au Palais des looks de Demna Gvasalia pour Balenciaga et non pour Vêtements, car il réunit davantage les critères que nous venons d’aborder dans ses créations pour la griffe . Vêtements a eu beaucoup de succès, mais ses propositions en mode reflètent de nombreuses pièces déjà dans nos collections. En ce sens, je préfère l’interprétation proposée par Zara que la copie vue par des marques onéreuses : Zara a beaucoup été taxée de plagiaire, mais on oublie de dire que c’est aussi, et surtout un diffuseur exceptionnel, ce qui est réellement important.

Qu’est-ce qui importe le plus, créativité ou rendement ?

La créativité et la passion d’un créateur sont évidemment essentielles, mais il y a une réalité plus prosaïque : il est difficile de créer sans investisseurs et acheteurs. Il est nécessaire de toujours se demander qui est derrière la mode : qui appuie, qui finance. Aujourd’hui, la mode a la chance et la malchance d’avoir de grands groupes derrière elle. Face à ces géants, les petits créateurs naissants ont beau être brillants, cela ne suffit plus : ils doivent aussi savoir s’entourer, se vendre et communiquer afin d’exister.

Les années 80, moins sensibles à la « tyrannie de l’argent », donnaient davantage la parole à des personnalités créatives comme Patrick Kelly.

Patrick Kelly était un jeune afro-américain qui avait eu l’audace de débarquer à Paris avec une personnalité originale et un talent inouï, et ça avait marché, tout le monde avait eu envie de le suivre ! Les années 80 rendaient cela possible, notamment en étant peu portées sur l’argent, et connaissaient une réelle urgence de vivre et de créer. Le SIDA abattait les garçons les uns après les autres, et quelques filles aussi, ce qui générait une frénésie de création, de consommation et de vie presque obsessionnelle. C’est aussi dans ce contexte que des designers tels que Mugler ou Montana ont créé une dramaturgie ayant trouvé un écho certain auprès du public. Patrick Kelly est d’ailleurs mort très jeune du SIDA en 1990. Des créateurs comme lui, géniaux et emportés rapidement, il y en a eu d’autres, et le musée est là pour rappeler leurs contributions à la mode.

Martin Margiela – © Palais Galliera

Aujourd’hui, nous vivons dans une frénésie de consommation et de paraître. Il ne s’agit plus de se montrer en soirée mais par le biais de son téléphone portable. Ceci n’est pas anodin et a modifié chez certains la manière de penser et de créer le vêtement. Certaines marques de luxe produisent ce que l’on peut qualifier de « vêtements Instagram », c’est à dire des pièces images pour lesquelles la qualité de la vision créative est toujours présente, au détriment de la technique et de la qualité, l’effet « lissant » de l’écran le permettant. Or, l’image, bien qu’elle fasse instantanément le tour du monde et récolte des tonnes de likes, s’affadit très vite… un vêtement manquant de technique et reposant sur l’image est consommable et ne peut donc pas subsister.

Il y a aussi des créateurs qui capitalisent sur leur personnalité. C’est intéressant car cela dit quelque chose de son époque. Mais est-ce que le musée doit en conserver une trace ? Et bien pas forcément : tout comme l’image s’affadit, les designers sont amenés à vieillir, et si le capital sympathie peut rester le même, celui de la beauté va indéniablement s’amenuiser et ne suffira plus à faire vivre un vêtement reposant uniquement sur cela.

Pour répondre plus simplement, l’argent permet aujourd’hui à la créativité de s’exprimer, mais principalement à travers des tendances et des demandes massivement acceptées.

Ainsi, le fait que la société soit demandeuse de repaires d’appartenance à un ou plusieurs groupe(s) explique la difficulté de l’unisexe à s’imposer ?

Balenciaga - © Palais Galliera
Balenciagapar Demna Gvasalia – © Palais Galliera

L’unisexe existe depuis des temps immémoriaux, nous avons d’ailleurs cru à tort à son essor dans les années 60. Aujourd’hui, nous observons une mode du « transgenre », accompagnée par des questions de sexualité et de genre extrêmement présentes, ainsi qu’une féminisation de la garde-robe et de l’attitude masculine. Phénomène plutôt bénéfique qui, pourtant, risque de se rétracter assez rapidement au vu du système. Dans la même idée, nous avons vu la jupe et la robe pour homme s’enfermer au sein du petit cénacle de la mode  il y a quelques années, sans parvenir à se diffuser plus largement dans l’ensemble de la société. Principalement parce qu’il est vrai que la société a besoin de repères masculins/féminins pour se construire, ce qui explique que ces derniers mettent du temps à évoluer. La vision créative et avant-gardiste crée et porte des pièces qui font évoluer ces repères en redéfinissant constamment les codes et les valeurs véhiculés par le vêtement. Nous avons besoin de ces personnes-là, car elles peuvent exercer un pouvoir de diffusion : en montrant qu’il est possible de se vêtir de telle ou telle manière, en attestant d’une évolution, de l’acquisition de certaines valeurs. L’enjeu, pour ce microcosme parisien est alors d’arriver à rendre acceptable ailleurs, ce qui l’est déjà pour eux.

Justement, parmi ses diffuseurs, la mode en compte un qui revêt une importance particulière : la communauté LGBT+. Cette communauté agit comme un promoteur et un diffuseur incroyable, en osant depuis toujours porter des vêtements qui questionnent et font avancer les choses. Pourtant, ce groupe peut aussi, dans certains cas, générer un effet contre-évolutif, lorsque le caractère trop revendicatif ou extravagant de la démarche déclenche une forme de rejet émanant de la population, qui refuse d’adhérer ou de s’identifier à cela. Le vêtement est alors enfermé au lieu d’être diffusé.

Le phénomène d’identification, ou au contraire, de rejet des groupes ou des individus promouvant la mode, est donc déterminant dans la diffusion de tendances ou de phénomènes de modes et dans l’acceptation de nouveaux codes et repères.

Comment l’homme pourra t-il s’émanciper ?

Au début du 19ème siècle, en Europe et en France, il y a eu un phénomène appelé La grande renonciation masculine. A ce moment-là, l’homme a renoncé à la couleur, aux joailleries et à l’extravagance. Les hommes se sont alors vêtus de noir, de gris, de bleu marine ; avec un peu de blanc de beige ou de camel l’été. Ce mouvement a généré, à l’inverse du 18ème siècle, une élégance par le détail qui n’existait pas avant. Au détriment des couleurs, les doublures des vêtements ont gagné en préciosité, en raffinement et en douceur, et toute une éducation s’est mise en place autour de cette masculinité toute en détails et en subtilité.

Dans les années 2000, des garçons issus de la communauté hétérosexuelle ont adopté la garde-robe de garçons issus de la communauté homosexuelle qui, eux-mêmes, s’étaient auparavant appropriés des codes issus du vestiaire de la femme. Le t-shirt féminin à décolleté profond a donc transité jusqu’à la communauté masculine hétérosexuelle par le biais de la communauté masculine homosexuelle. Ce phénomène m’a marqué car il s’agissait d’un des premiers contrebalancements d’une mode féminine sur une mode masculine.

Aujourd’hui, on observe à Paris un retour à la couleur pour les hommes, et ce, indépendamment de leur sexualité. Aussi, certaines marques telles que Craig Green font des propositions extrêmement évolutives qui permettent à la mode de s’écarter un peu des codes d’appartenances sexuelles, pour créer des vêtements susceptibles de plaire à tous. Cet abandon de la revendication sexuelle se traduit chez ce designer entre autres par des pièces colorées très travaillées inspirées du vêtement de travail, avec des coupes qui redéfinissent la silhouette, sans la féminiser pour autant. C’est en quelque sorte nouveau sans l’être, car le sportswear avait déjà coloré la garde-robe masculine des années 80, même si cette mode s’était cantonnée aux grandes villes et à certains groupes sociaux. D’autre part, des créateurs comme Mugler avaient déjà par le passé réussi à se défaire de la caractéristique sexuellement clivante du vêtement pour proposer des pièces qui avaient su séduire une clientèle très hétérogène.

On a aussi vu apparaître une certaine féminisation de la silhouette masculine ces derniers temps, notamment lors de la dernière fashion week parisienne. Je ne suis pas sûr que l’ensemble de la société relaye cette tendance, je pense plutôt que cette dernière va se rabattre assez vite et que la masculinité va évoluer vers une pluralité de visions et de définitions. C’est d’ailleurs avant tout dans la fashion week homme que la créativité s’observe le plus actuellement. Pour s’émanciper réellement, il me semble qu’il y a une nécessité à tendre vers l’objectification de l’homme, il va falloir qu’au même titre que la femme, l’homme s’envisage en tant qu’objet, qu’il aime plaire, se vêtir, et s’éloigner d’un idéal de virilité figé.

N’est-ce pas régresser et donner à l’homme une identité dont la femme ne veut plus ?

C’est plus complexe :À Galliera, notre prochaine exposition sera consacrée au dos du vêtement. A ce sujet, je m’aperçois que les filles n’ont pas conscience du fait qu’un vêtement s’ouvrant et se fermant dans le dos est un vêtement sexuellement clivant et un archaïsme d’une infériorité de la femme. Et pour cause, ce genre de pièce induit la nécessité d’une aide, que ce soit pour s’habiller, ou se déshabiller. Dans les années 1900 par exemple, porter un vêtement se fermant dans le dos est un symbole de richesse et de soumission de la femme. Femme qui en a d’ailleurs souvent parfaitement conscience et, qui entretient, par le biais du vêtement, un jeu de séduction/soumission…

Façade du Palais Galliera - © Palais Galliera
Façade du Palais Galliera – © Palais Galliera

Au musée, nous avons beaucoup de chemises d’hommes, mais aucune qui se ferme dans le dos. L’explication est on ne peut plus simple : l’homme, et ce, surtout dans les années 1900, ne doit pas avoir besoin d’aide pour quoi que ce soit. Contrairement à la femme qui, considérée à ce moment-là comme un objet, ne peut être autonome, l’homme, lui, doit être indépendant et maitre de la situation en toute circonstance. Accepter que le boutonnage se situe au niveau du dos revient à admettre une maîtrise incomplète : si un bouton se défait, le seul à ne pas le savoir est le principal intéressé.

Le clivage induit par ces vêtements était à cette époque, tel, qu’une secte du nom des Saint-Simoniens a cherché à abolir ce rapport de domination/soumission. Afin de prôner l’égalité des sexes au sein du groupe, les femmes portaient des bloomers (pantalons amples), sous leurs robes tandis que les hommes arboraient des gilets, fermés dans le dos, qu’ils appelaient des « gilets d’égalité ».

L’homme basculait alors la fermeture dans le dos à l’état de symbole alors que pour la femme elle était un quotidien. Ce qui est génial, c’est que les filles étaient soumises et qu’en réaction, les hommes étaient fraternels ! C’est dire tout ce qu’il y a derrière les fermetures dans le dos… Je crois qu’il faut juste en avoir conscience, pour pouvoir ensuite situer l’homme et la femme au même niveau, ne pas nier les sexes, mais les rendre égaux. Le vêtement seul ne suffit pas, mais peut et doit contribuer à cette évolution.

 


 

www.palaisgalliera.paris.fr

Dans le cadre d’une campagne de travaux d’extension qui doubleront la superficie du musée, le Palais Galliera sera fermé jusqu’à fin 2019.