Art & Idée Société

Modeling : drop the act !

La différence de salaires entre les hommes et les femmes est une polémique récurrente depuis plusieurs siècles. Si la plupart du temps (sinon tout le temps), cet écart est en faveur du sexe masculin, il reste des secteurs où mesdames détiennent l’avantage : notamment le monde du mannequinat. Selon le classement Forbes de l’année 2012-2013, le mannequin masculin le mieux payé a touché 40 million de dollars de moins que son homologue féminin. Comment peut-on expliquer un tel fossé entre les deux sexes ? Des mesures sont-elles prises, au même titre, lorsque les femmes sont moins bien rémunérées dans d’autres domaines ? Virage dans la sphère des podiums et des paillettes, où ne pas avoir de poitrine peut vous porter défaut. 

Le mannequinat est un milieu aussi attractif qu’abstrait pour une grande majorité de personnes comme vous et moi. Un domaine qui suscite autant de fantasmes que d’admiration, mais en même temps d’incompréhension face aux nombreux diktat qu’impose le secteur. On pourrait penser à un monde à part où tous les plus beaux Eve et Adam de notre planète seraient réunis au sein d’une même profession, continuant de faire rêver chacun d’entre nous par leur plastique parfaite, mais le mannequin n’est pas simplement un physique, il incarne une attitude, une allure, un caractère. Pour leurs défilés ou leurs campagnes publicitaires, les grandes marques ne cherchent pas seulement des caractéristiques physiques. Certes, ce sont des critères déterminants mais ils viennent se greffer à d’autres ; comme le fait de dégager quelque chose de particulier, qui pourrait matérialiser l’esprit, la ligne créatrice de la maison. Etre mannequin, c’est savoir renouveler son personnage, se réinventer, surprendre, pour toujours mieux marquer les esprits, et s’implanter de façon durable dans le milieu.

Pourtant, pour une grande majorité de pensées, le mannequin reste un fantasme à lui tout seul, buvant du champagne à longueur de journée, côtoyant les plus grandes personnalités de notre société et obtenant tout ce dont il a envie d’un claquement de doigt. Cette réalité est sans doute vraie pour quelques noms, mais n’est pas représentative de la profession. En effet, le mannequinat est classé à la huitième place du palmarès de 2008 des pires métiers du site Marketwatch.com. Dans ce monde aux crocs acérés, il ressort non pas un mais une gagnante ! Les mannequins femmes sont en moyenne 10 fois mieux rémunérées que leurs homologues masculins.

Photographié par Stéphane Gizard pour son livre New Faces

Décalage entre l’homme et la femme

 

Si, à poste équivalent, dans de nombreux secteurs, les femmes sont généralement moins bien payées que les hommes, le mannequinat inverse la tendance. Le magazine américain Forbes a publié en octobre 2013, la liste des dix top-modèles masculins les mieux rémunérés de cette année-là. Le bilan est consternant : quand la somme de leurs salaires atteint les 8 million de dollars (près de 6 million d’euros), celle de leurs équivalents féminins peut être multipliée par 10, soit à hauteur de 83 million de dollars (plus de 61 million d’euros). Sean O’Pry, grand vainqueur du classement, ressort avec des revenus avoisinants les 1,5 million de dollars, contre 3,2 millions pour Lara Stone, pourtant dixième du top de ces dames. Le gouffre, qui séparent les genres s’accentue d’autant plus avec l’annonce du salaire de Gisèle Bündchen qui aurait touché près de 47 million de dollars (à peu près 45 million d’euros) en l’espace d’une année.

Si le salaire peut différer selon le renom du mannequin, les tarifs pour un défilé peuvent vraisemblablement varier entre les deux sexes. Un mannequin masculin peut être payé entre 150 et 800 euros, alors qu’une femme pourra toucher au minimum dans les 1000 euros. Les Fashions Week, les campagnes publicitaires (qui rapporteront de plus gros salaires aux modèles qui auront touché leurs droits) censées construire le prestige d’un mannequin sont en réalité des revenus aléatoires et pour les deux genres. Des périodes fastes de gros contrats peuvent être souvent suivies d’une situation professionnelle plus précaire. Dans beaucoup de cas, le mannequinat n’est pas leur seule ressource économique. Ce constat est d’autant plus accentué chez ces messieurs. Les agences font bénéfice sur leurs poulains puisqu’elles peuvent empocher jusqu’à deux-tiers de la somme payée par les clients. Tout ce qui est de la constitution d’un book, l’impression des photos ou encore des cartes de visite restent à la charge des mannequins. Ils disposent d’un compte géré par leur agence qui leur avance les frais en contrepartie d’un pourcentage du salaire. Dans une profession déjà si variable, comment peut-on expliquer que des différences entre les deux sexes soient si flagrantes ?

Photographié par Stéphane Gizard pour son livre New Faces

Frédéric Godart, sociologue de la mode, a été interrogé à ce sujet par Les Inrocks. D’après lui, ce serait une question de genre. Il explique qu’au début du XIXe siècle, le vêtement de l’homme se simplifie pour le travail, tandis que la femme continue de vouer une importance réelle aux vêtements, et au style. Bien que nous soyons en 2017, le genre féminin est toujours stéréotypée quand le masculin garde une image d’action, de productivité. Des mœurs qui se retrouvent jusque sur les podiums. « Les hommes doivent être naturels, on n’aime pas quand ils minaudent. Alors qu’on demande aux femmes de poser, de jouer » a constaté Frédéric Godart. Ces critères, quelque peu sexistes et archaïques, favorisent paradoxalement les modèles féminins. Elles subissent plus de pression qui sont compensées par de meilleures conditions de revenus. Leurs règles de vie sont plus strictes au niveau des mensurations avec l’alimentation, l’alcool, le tabac. Frédéric Godart affirme que « Malgré tout, la différence est injustifiée et c’est vrai pour toutes les autres professions, dans l’autre sens. ».

Cet écart constant, pourtant béant, est peu relayé dans le milieu. Peu de communication est faite à ce sujet, et la mobilisation est moindre. Certains tentent de faire entendre leur voix, la voix des mannequins hommes comme David Gandy, célèbre modèle, second au classement Forbes. Régulièrement, il dénonce à travers les réseaux sociaux ces inégalités de salaires : « Pourquoi une mannequin est payée quatre fois plus que son partenaire pour une campagne dans laquelle ils apparaissent tous les deux ? ». Des questions qui restent en suspens, mais qui seraient justifiées par la plus grande masse de travail demandée aux filles. Le débat est sensible dans la mode et est peu engagé.

Si le fossé entre les genres se creuse, il n’est peut-être pas le seul acteur de la situation des hommes. En effet, depuis plusieurs années, les célébrités (acteurs, chanteurs, familles de renom) attisent l’objectif des photographes, et des directeurs artistiques : Natalie Portman, Keira Knightley, Ryan Reynolds, David Beckham ou encore Ben Stiller et Owen Wilson venus présenter la collection FW 2015 de Valentino.

Photographié par Stéphane Gizard pour son livre New Faces

A l’aube d’une nouvelle ère ?

 

Au-delà de la question du genre et des personnalités, ces inégalités sont accentuées par une industrie de la mode favorable à la femme. La demande de mannequins est prioritairement axée sur les filles d’Eve. Le marché masculin reste encore relativement dans ses balbutiements. La mode des hommes reste largement moins suivie et réservée aux modeux. Comme si dans les esprits, encore aujourd’hui, la beauté et l’apparence du mâle devaient rester tabou. Pourtant, depuis quelques années, cette mode tend à évoluer avec de nouvelles marques comme Acne, The Kooples, le poétique Yohji Yamamoto ou des nouveaux cosmétiques, notamment la coiffure, dédiés au genre masculin.

L’apparition des Fashions Week, organisées indépendamment à Paris, Londres, Milan ou encore New-York, pourraient véritablement changer la donne et valoriser ces messieurs à part entière. L’émergence de la communication via les réseaux sociaux, est aussi porteuse d’espoir dans cette polémique discrète. Des mannequins accros à ce nouveau mode de partage, tel que David Gandy, Jason Morgan ou encore Lucky Blue Smith ont su tirer profit de ces moyens et de se faire une place de choix dans l’opinion publique.

Photographié par Stéphane Gizard pour son livre New Faces

Des évolutions qui permettraient au monde de la mode de doubler son marché, sa visibilité mais aussi sa crédibilité puisqu’il s’adresserait plus largement au sein des mentalités et des sexes. Des solutions partielles qui restent encore à l’heure actuelle de simples hypothèses. Seul, le cours des années pourra nous dire, si l’homme aura enfin réussi à trouver sa place, équitable, dans une sphère modique plus que complexe. En attendant, hauts les cœurs ! The show must go on…

Article publié dans le n°VI à retrouver ici