Art & Idée Expositions Portrait

Mathieu Bonardet | ‘Replis’, un horizon de l’en-dedans

« L’horizon, c’est l’infini perçu comme fini », nous confie Mathieu Bonardet, phrase qu’il a retenue comme leitmotiv dès ses premières années d’études aux Beaux-Arts de Paris. Dans ‘Replis’, sa troisième exposition monographique, les oeuvres du jeune artiste résonnent encore d’une nouvelle manière avec cette devise mais toujours par le biais du dessin, médium qui lui est cher. Sous le commissariat de Fanny Lambert, cette exposition est présentée à la galerie d’art moderne Gradiva ; c’est son espace qui fut pour Mathieu Bonardet le point de départ et le prétexte à la réalisation de la plupart de ses oeuvres. Présentée jusqu’au 20 juillet, ‘Replis’ est un parcours saisissant dans le monde de l’artiste, un monde en noir et blanc guidé par les lignes, les masses et densités, un monde de contrastes et de paradoxes entre le visible et l’invisible, l’accessible et l’inaccessible, l’en-dehors et l’en-dedans. C’est dans le cadre de cette exposition que nous l’avons rencontré.

TTT _ Quelle a été la genèse de l’exposition, ainsi que les différentes étapes qui ont présidé à sa réalisation?
Je suis représenté par la galerie Jean Brolly et n’avais encore jamais travaillé avec la galerie Gradiva, qui est une galerie d’art moderne. Cette exposition est née d’une invitation de la commissaire d’exposition Fanny Lambert, qui leur a proposé le projet. C’est mon rapport à l’espace de la galerie qui a fait naître certaines des oeuvres, comme ça avait déjà été le cas à la Ferme du Buisson [pour l’exposition collective Dans ma cellule, une silhouette en 2014, ndlr] où l’une de mes pièces a trouvé sa finalité grâce au lieu. Quand on rentre dans la galerie Gradiva, l’espace est assez impressionnant et atypique par rapport aux galeries d’art contemporain. Cette contrainte spatiale a donc donné ma position par rapport à l’exposition, dont a découlé son titre « Replis ».

Sans titre (polyptyque pour ligne d'horizon III), 2015
Sans titre (polyptyque pour ligne d’horizon III), 2015

A ce propos, les titres de vos trois expositions monographiques expriment un mouvement, un élan physique et matériel : « Ruptures », « Forces contraires », « Replis ». Cela a-t-il une cohérence selon vous? Quel sens donnez-vous donc particulièrement au titre « Replis »?
Il y a bien sûr une cohérence car mon travail ne change pas radicalement en fonction des expositions, il s’inscrit dans une continuité. Dans mes oeuvres, il y a toujours un rapport à la ligne, né lui-même d’un rapport au paysage. Initialement, je réalisais des dessins d’horizon avec l’idée que cet horizon était autant une distance qu’un temps, et formait également une limite qui provient de son aspect inaccessible. L’horizon crée une division de l’espace très forte entre celui du ciel et celui de la terre, que je représentais souvent par un vide et par un plein. Quand j’étais étudiant aux Beaux-Arts de Paris, j’avais écrit une phrase qui a animé toute une partie de mon travail : « L’horizon c’est l’infini perçu comme fini ». Cette sorte de leitmotiv m’avait permis de mettre en mot le rapport entre l’infini et le fini, l’accessible et l’inaccessible, entre ce qui est devant et ce qui est au-delà. Au bout d’un temps, j’ai commencé à rompre cet horizon, ce qui a donné le titre Ruptures : les lignes ne tendaient plus à former un horizon mais à le fragmenter. Forces contraires est ensuite né d’un jeu de mouvements, d’attraction et de répulsion. Le terme force est en effet assez important, il évoque la force physique et terrestre des choses, le fait de sentir la gravité et le poids du paysage. J’ai commencé à réaliser des pièces non plus pour que l’on soit devant mais pour que l’on marche autour, comme Sans titre (polyptyque pour ligne d’horizon III). Le titre Replis marque enfin mon positionnement par rapport à cet espace très imposant de la galerie, ses courbes, son escalier central… Par exemple, l’une de mes oeuvres est un rouleau très simple qui vient se confronter à la richesse de la pièce en se repliant sur lui-même.

Sans titre (gouffre), 2016
Sans titre (gouffre), 2016

L’exposition se présente sur deux étages : au rez-de-chaussée, les oeuvres expriment une certaine inscription dans le sol, une pesanteur, tandis qu’au premier étage celles-ci illustrent davantage l’idée d’un effondrement. Comment expliquez-vous ce contraste?
Ce contraste provient avant tout de l’espace de la galerie. L’invitation est partie de la pièce Sans titre (polyptyque pour ligne d’horizon III), la seule à avoir été déjà réalisée et montrée chez Jean Brolly avant l’exposition : cette pièce décrit une sorte de glissement, puisque l’on y voit trois fois le même panneau, mais dont l’inclinaison augmente. Cette répétition amène à prolonger l’oeuvre mentalement et imaginer le glissement complet de ce paysage. La galerie Gradiva est essentiellement une galerie d’art moderne : l’une des salles en haut est un couloir qui mène à une Ève de Rodin [Ève après le péché, ndlr], qui se désole du paradis perdu. La position de ce corps évoque l’effondrement d’un paysage que l’on retrouve dans mon travail, et donc dans les oeuvres que j’ai intégrées en résonance avec cette sculpture. Quant à l’espace du bas, il a été agencé pour que les oeuvres fonctionnent ensemble par rapport à une idée de gravité, de pesanteur, malgré la hauteur sous plafond. Outre le rouleau, l’une de mes pièces est d’ailleurs posée de tout son poids au sol, contre le mur. 

Sans titre (diptyque), 2016
Sans titre (diptyque), 2016

Votre travail se construit souvent sur l’expression d’un rapport entre les vides et les pleins. Dans l’une des oeuvres de « Replis », on peut apercevoir un espace vide entre les deux panneaux, qui rappelle l’une de vos oeuvres, Interstice (2014). Cet espace marque une respiration, un silence face à la densité du graphite et apporte une lumière dont l’importance n’est pas négligeable. Quel sens donnez-vous à ces interstices?
Ce vide n’a pas le même sens pour moi dans le diptyque et dans Interstice.  Dans le diptyque, il s’agit de deux panneaux avec un espace qui les sépare. Le dessin forme une sorte de gouffre, comme une attraction mutuelle et simultanée de l’un vers l’autre. Ces panneaux relèvent à la fois de l’ordre du paysage, mais aussi de l’orde du corps par leur dimension : ils mesurent ma taille en hauteur, et l’amplitude de mes bras en largeur. Je les perçois comme deux corps pris à la fois dans une attraction et une rencontre impossible, puisqu’ils ne peuvent pas se toucher. Dans Interstice, le vide est un espace suffisamment large pour que le bras puisse passer mais pas le corps. Je suis venu graphiter cet espace jusqu’à la limite de mon bras, soit des lignes d’environ 70cm, à l’intérieur de la structure profonde de 130cm. En cela, Interstice s’approchait davantage du rouleau dans Replis, qui exprime réellement ce rapport à l’échelle du corps, à ce qui est accessible et inaccessible. Dans Interstice, la lumière émane du fond avec un néon qui fait toute la hauteur de l’installation. Le graphite m’a permis de jouer avec cette lumière, puisqu’il la réfléchit : plus il est gras, plus il est noir, et plus il est éclairé, plus il devient blanc. 

En effet, la grande majorité de vos oeuvres sont réalisées à l’aide de la mine de graphite, qui officie comme le prolongement de votre corps et de votre bras. Pour quelles raisons choisissez-vous régulièrement cet outil?
Etant un véritable amateur de peinture, je suis entré initialement aux Beaux-Arts en voulant être peintre. Je suis aussi assez rigoureux dans ma pratique, et ma peinture dégageait finalement quelque chose de très figé alors que j’y cherchais plutôt une vibration et un mouvement. Je n’arrivais jamais à me satisfaire de la couche apparente, donc je continuais à rajouter de la peinture jusqu’à arriver à un résultat grisâtre qui ne me satisfaisait pas. Je suis donc passé au dessin pour son rapport beaucoup plus direct à la trace : le trait, une fois qu’il est posé, ne peut pas être recouvert. Il s’est inscrit dans le papier et sa matière reste apparente. Cela m’a amené à répéter mon geste puisque la visibilité de chaque trace est ce qui crée une vibration. De plus, le dessin est aussi l’idée du projet, c’est l’étude préparatoire qui va mener à quelque chose d’autre. J’ai toujours dans mon développement ce rapport à l’esquisse : si ma finalité sont de grands dessins, ils deviennent aussi autre chose. J’ai développé cet intérêt pour le dessin dans tout ce qu’il est, dans tout ce qu’il représente et les ouvertures qu’il m’apporte. C’est donc naturellement que j’ai choisi le graphite, pour laisser une trace. Lorsque j’ai fait les dessins de l’ordre de l’action [Sans titre (lignes)], j’ai utilisé le graphite sans me poser de question comme l’outil premier du dessin.

Sans titre, 2016
Sans titre, 2016

Votre oeuvre gravite toujours dans des niveaux de gris qui vont du noir jusqu’au blanc. Cette gamme chromatique minimaliste relève-t-elle d’un choix avant tout esthétique ou lié essentiellement à vos outils de travail?
Je ne me suis jamais senti vraiment coloriste, je travaille davantage en terme de densités. Quand mon graphite devient extrêmement noir, j’y vois quelque chose de l’ordre du poids, de ce qui est lourd. Ma gamme chromatique découle donc de l’outil. Par contre, il y existe un véritable rapport entre une quantité de pleins et une quantité de vides, ainsi que l’espace intermédiaire entre les deux. Cela dit, dans la pièce que j’avais faite à la galerie Isabelle Gounod autour de la Spiral Jetty [Paper Spiral, 2015], les photos qui en ont découlé résultaient d’un travail de la couleur car le médium le permettait. 

Comme vous l’avez évoqué, la ligne est un élément récurrent de vos oeuvres : tantôt la trace de votre mouvement, tantôt elle le guide jusqu’à impliquer intégralement votre corps dans vos performances [Ligne(s), Cercle(s), 2011]. Ici elle semble disparaître sous la masse sombre du graphite. Joue-t-elle alors un nouveau rôle dans cette exposition?
Le dessin est par définition intrinsèquement lié à la ligne. La ligne a d’abord représenté pour moi une limite du paysage, puis elle est devenue la trace que je pouvais tirer et l’expression de ce que je pouvais atteindre, donc liée au geste du corps. La ligne joue aussi le rôle d’une démarcation dans Sans titre (polyptyque pour ligne d’horizon III).
Le dessin est aussi pour moi un rapport à la réserve de blanc du papier, la répétition des lignes créant des densités qui s’opposent au vide. Mais dans mon exposition, plusieurs pièces ne viennent plus chercher cette réserve de blanc : c’est le cas des formes noires, ainsi que du diptyque. En effet, dans ce dernier, la ligne du dessin se perd complètement dans la masse, mais ce qui importe davantage, c’est l’espace entre les deux panneaux qui forme une ligne verticale. Alors que l’on voyait habituellement se terminer mes lignes dans le blanc du papier, elles se perdent ici dans la masse et la saturation. Le graphite devient ici de la matière.

Vos oeuvres traduisent et illustrent un horizon, un infini autant qu’elles invitent à l’imagination d’un monde qui existerait hors du champ et du cadre. On le voit notamment avec votre grand rouleau déroulé verticalement faisant presque toute la hauteur de la pièce. L’oeuvre est-elle aussi pour vous une ouverture vers ce qui la dépasse?
Pour moi l’infini du rouleau ne se trouve pas dans sa hauteur mais au contraire dans son enroulement, il se replie en lui-même comme le diptyque qui exprime ce même mouvement intérieur. Pour autant, le rapport à l’invisible, à ce qui est présent mais que l’on ne peut pas voir m’intéresse beaucoup et se dégage de certaines de mes pièces. Il existe comme un derrière de ces pièces, un en-dedans, créé également par le recouvrement des masses, qui agissent un peu comme une enveloppe venant faire disparaître ce qui était visible. En réalité, les vides des oeuvres exposées de Replis ne sont donc pas tant pour moi une ouverture qu’un abîme.
Les pièces que j’ai exposées en bas n’expriment plus vraiment un horizon, puisque la ligne s’est verticalisée, mais davantage un mouvement de l’en-dedans.

Replis- Mathieu Bonardet
Galerie Gradiva - Section Art Contemporain
9, quai Voltaire
75007 Paris 
Du 20 mai au 20 juillet 2016
http://galeriegradiva.com