fbpx
Art & Idée Danse Musique

Cunningham par Swinston : Un traité du mouvement pur

Du 30 mai au 1er juin 2018, au Théâtre de Chaillot, trois représentations de Merce Cunningham, repensées par Robert Swinston, actuel directeur artistique du CNDC d’Angers, étaient présentées. L’œuvre de Robert Swinston s’articule autour de la transmission du travail et des valeurs de Cunningham, auprès de qui il a travaillé en tant qu’assistant de 1992 à 2009, année du décès du chorégraphe. Le travail de ce dernier, pointu et particulièrement propre à sa personnalité, reste aujourd’hui encore un exercice périlleux de reconstruction. C’est avec brio que Robert Swinston a interprété ces trois pièces. Pourtant, à l’aune d’une société revendiquant émotion et narration, il est légitime de se demander si l’œuvre de Cunningham ne perd pas de ses ors.

Merce Cunningham, au fait de son génie, proposait, et cela est représentatif des années 70, une liberté de composition dans laquelle la déconstruction de la norme était nécessaire à la compréhension des choses dans leur essence, et a fortiori dans le mouvement. Habiller le travail chorégraphique de récits ou de personnages lui semblait par conséquent superflu. Afin de se libérer des influences de son époque et de son environnement, Cunningham a placé la notion de hasard au centre de son travail, et instauré différentes méthodes pour définir une combinaison de mouvements ou un ordre de séquences, comme jouer à pile ou face, ou noircir les cases d’un graphique. Merce Cunningham défendait l’idée d’un espace dans lequel le mouvement peut s’étendre naturellement, et le danseur circuler librement, pour exprimer au mieux le geste singulier qu’il s’est approprié. Inutile, dès lors, de placer le mouvement dans un univers fictif figé. Le mouvement du danseur parle de lui-même et pour lui-même. L’interprétation demeure centrale à toute oeuvre, cependant, le « besoin d’interprétation » doit être dépassé, et laisser le spectateur se concentrer sur l’expression du mouvement. Les enchaînements et mouvements doivent raisonner en lui, et n‘être ressentis qu’instinctivement, viscéralement.

 

Inlets 2 (1983)

CNDC ANGERS - ROBERT SWINSTON<br /> Chorégraphie : Merce Cunningham - Reconstructions : Robert Swinston<br />
Inlets 2 © Nathalie Sternalski

Dans les faits, si l’on sortait de ces représentations du théâtre de Chaillot amplement satisfaits par la stimulation intellectuelle et culturelle de ces représentations d’une extrême justesse, tant dans l’enchaînement des séquences de mouvements que dans la perfection de leur réalisation, quid de l’émotion ? Les trois représentations développant un protocole extrêmement précis dont les enchaînements dépendent du hasard ou de l’appréciation des danseurs, un filtre s’installe rapidement, qui distancie lorsqu’il est trop visible, notamment dans la première pièce, Inlets 2. L’évidente poésie de la composition de John Cage, univers aqueux, amphibien, ne masque pas la difficulté avec laquelle le mouvement s’étend, encore moins la peine qu’a l’énergie de groupe à se transmettre au spectateur. Épurée, Inlets 2 devient paradoxalement difficile d’accès pour les moins initiés : chaque danseur semble ne se mouvoir que pour lui-même, et le spectateur n’est alors qu’un simple observateur, inutile face à un objet qui reflète pourtant parfaitement la valeur pour laquelle il a été composé, à savoir la déconstruction des codes du ballet classique.

 

Beach Birds (1991)

CNDC ANGERS - ROBERT SWINSTON<br /> Chorégraphie : Merce Cunningham - Reconstructions : Robert Swinston<br />
Beach Birds © Nathalie Sternalski

La deuxième pièce représentée par la troupe du CNDC au théâtre de Chaillot est l’une des pièces les plus connues de Merce Cunningham. A l’instar des autres travaux du chorégraphe, le mouvement demeure au centre du travail, mais l’objet du mouvement est quant à lui immédiatement identifiable. De l’élément aérien, Robert Swinston propose une interprétation, par des danseurs vêtus de costumes noirs et blancs, des mouvements d’oiseaux sur une journée. La musique envoûtante et dérangeante de John Cage ajoute à l’ensemble une atmosphère hypnotique dont il est difficile de se défaire, et l’on s’abandonne au rythme de ces oiseaux, entre mer et rivage. De nouveau, cette impression que chaque danseur agit pour et par lui-même, mais ici, la magie opère et le doute s’installe quant à l’essence de ces danseurs : humains ou mouvements ? Leurs pas n’étant pas comptés, c’est leur personnalité propre qui influe dès lors sur le mouvement, et confère un aspect presque primitif à la représentation.

 

How to Pass, Kick, Fall and Run (1965)

CNDC ANGERS - ROBERT SWINSTON<br /> Chorégraphie : Merce Cunningham - Reconstructions : Robert Swinston<br />
How to Pass, Kick, Fall and Run © CNDC

« Placer l’être humain au centre de l’œuvre » semble être une de ces phrases toutes faites que l’on prononce lorsque l’on a plus rien à dire. Avec How to Pass, Kick, Fall and Run, elle n’a jamais été aussi vraie, ni aussi fausse. Rarement présentée dans son intégralité en France, installée sur une lecture de textes issus de conférences données par John Cage à Bruxelles, en 1958, dans cette pièce, les danseurs se meuvent sur les mots énoncés par deux comédiens. Ils se regardent, sourient, et posent/disposent leur corps en fonction du rythme des mots. La pièce est inaccessible dans son ensemble, et compréhensible par fragments. Le spectateur alterne entre le jeu des acteurs, la compréhension des puissants textes lus, et les mouvements des danseurs, au centre d’une scène dont les décors ont été entièrement ôtés, y compris les murs. Transparence absolue. Celle de l’arrière scène, comme celle de la gestuelle des danseurs, dont on ne peut s’empêcher de se demander s’ils dansent ou s’ils répètent. Pourtant, à trop vouloir être dans le visible, on finit par perdre en profondeur, et le spectateur se sent exclu de la scène, exclu des danseurs, exclu d’un tout.

Au Théâtre de Chaillot, Robert Swinston a proposé trois pièces de Merce Cunningham retravaillées avec justesse et poésie, perpétuant l’héritage du chorégraphe, à la veille du centenaire de sa naissance. Si fidèlement, en vérité, qu’il est difficile de distinguer le travail de reconstruction de Swinston de la part “originelle” des pièces. Il est dommage que la fragile poésie s’écarte parfois au profit de la pure performance et de la perfection du mouvement. C’est cependant le point que Merce Cunningham a continuellement cherché à atteindre, et la troupe du CNDC a exécuté à merveille les enchaînements les plus difficiles. Au regard du chorégraphe, ce spectacle aurait sans aucun doute été une réussite. Au regard d’un spectateur non averti, la plupart de ces pièces restera une énigme difficilement digeste.


 

www.theatre-chaillot.fr

www.cndc.fr