Mode Portrait

Christian l’enfant Roi | Un autre masculin

© Christian L'enfant Roi

Christian DeslauriersChristian l’enfant Roi est plus qu’un simple vestiaire masculin, il en devient un roman stylistique, quand une expressive légèreté rencontre une rigueur rationnelle, interactive et environnementale. Pensée et animée depuis 2010 par le créateur canadien Christian Deslauriers, nous avons voulu en apprendre plus sur la jeune marque, ses inspirations, son essence, ses valeurs et aspirations. Les 1030 kilomètres nous séparant de Copenhague, sa ville de résidence actuelle, ne nous auront pas découragés : nous avons discuté diktat des genres, inspirations planétaires, luxe abordable et enfants gâtés avec le designer.

 

TTT : Il y a très peu de renseignements sur toi et ta marque sur le Net, comme une volonté de discrétion. Accepterais-tu de nous livrer les secrets de ton parcours ?

Christian Deslauriers : La discrétion ne fait pas partie de mes intentions, je préfère simplement parler de mon travail plutôt que de ma personne. Ceci dit, mon parcours est assez aléatoire. Je n’ai jamais été un enfant obsédé par la mode, j’ai mis les pieds dedans un peu par hasard. Lorsqu’est venu le moment de choisir mes études, j’ai préféré déménager sur Montréal et entrer au College La Salle, en design de mode tout en ne sachant pas si j’allais vraiment y trouver ma place. Mais simplement parce que j’aimais façonner mes looks avec des vêtements.

En 3 ans j’ai réalisé que j’avais un talent ainsi qu’une passion pour la création textile, et que je faisais un meilleur designer qu’un artiste visuel. En finissant mes études, j’ai été assistant-designer chez un créateur pour femme montréalais, ANdy The-Anh. Mais en travaillant dans l’industrie de la mode féminine, je me suis vite rendu compte que l’univers que je voulais développer était plus centré sur l’homme. J’ai tout laissé tomber et j’ai commencé à créer des vêtements sur mesure sous le nom Christian L’enfant Roi. Au départ c’était pour mon plaisir personnel, puis très vite j’ai reçu une forte attention sur le web, accompagnée d’une clientèle montante. Du coup, en 2014, j’ai décidé de rentrer dans le wholesale et vendre aux boutiques.

On retrouve dans « Christian L’enfant Roi  » ce désir du bien sapé, mais confortable. Au final, c’est un peu la signature qui te différencie non?

Oui, je pense qu’il est important pour l’homme de sortir de sa garde-robe quotidienne et classique, tout en étant à l’aise. Il n’est pas toujours nécessaire d’en faire trop, la beauté se trouve surtout dans les détails et les coupes. Prendre un look sapé tout en restant confortable passe avant tout soit par les formes amples, soit par les tissus de qualités. Cette notion d’agréable à porter se traduit aussi par mon approche et inspiration nord-américaine, plus streetwear. En revanche, j’essaye de faire évoluer la façon que mon client a de s’habiller, tout en respectant le fait que, moi-même, j’aime porter des vêtements qui sont finalement faciles j’ai envie de dire.

D’ailleurs, d’où vient ce pseudonyme « L’enfant roi » ? Est-ce l’homme qui porte tes vêtements ou une référence à ton enfance ?

Ce pseudonyme est plutôt en référence à ma clientèle. L’expression et un peu une façon péjorative de surnommer la génération Y. En soi, c’est une touche assez comique et un peu prétentieuse qui me plaisait bien.

Christian L'enfant Roi © FW16
Christian L’enfant Roi © FW16

Les inspirations de tes collections tournent souvent autour du loisir. Nous avons les scouts pour la SS16, la pêche pour la AW15 ou encore l’escrime pour ton SS15 … Est-ce une manière de rester focalisé sur la thématique de la jeunesse et de l’épanouissement positif?

Mon inspiration peut venir d’un peu partout, mais en général elle tourne autour des symboles masculins imposés par la société, son habit traditionnel, selon les mœurs, ou encore l’histoire de sa mode. Mon point de départ est souvent basé sur le concept de ré-interprétation de ces symboles pour tendre vers une vision renouvelée et moderne. Contrairement a la tendance androgyne, j’essaye de garder une certaine idée de la masculinité, tout en en changeant légèrement la définition au sein de sa garde-robe.

Un moment, « L’enfant Roi » fait partie d’une tribu indigène, puis il migre dans un mythe nordique avant de se retrouver dans un conte africain. Finalement, il n’a ni frontières ni origines?

Non, précisément. J’ai toujours été fan de la collection russe de Yves Saint Laurent : le fait de créer une ligne inspirée par un pays sans même y avoir été c’est un peu fantasmagorique. L’enfant roi ne représente pas un seul peuple, mais aucune entité en particulier également. Il migre de cultures et coutumes, et n’a pas de racines identifiables. Elle est justement là, la beauté d’un look passe-partout.

Christian l'enfant Roi © FW16
Christian l’enfant Roi © FW16

Dans ta collection SS16, tu as décidé d’expérimenter le paradoxe entre le luxe et l’usure. Comment as-tu retranscrit cette dualité et pourquoi avoir décidé d’aborder ce sujet qui peut se révéler sensible?

Quand on travaille les matières premières on sait pertinemment que celles-ci vivent qu’une fois portées, l’exemple parfait  étant le coton et le lin. Parfois, je trouve les pièces plus intéressantes dans ce cas là, voir même quand elles sont usées. Lorsque nous parlons de luxe, nous pensons tout de suite à un objet « mint » — impeccable —. Exception faite pour le denim, auquel on inflige des traitements pour lui donne un vécu.

Du coup je me suis posé la question suivante : ne serait-il pas possible de trouver un vêtement de luxe, autre, qui démontre un certain passage avant même de l’avoir porté ? L’idée d’un luxe vintage, qui comme notre jeans préféré, s’use au niveau des genoux ou par son utilisation quotidienne, nous donne un sentiment d’appartenance, de confort et, en soi, crée une sorte d’emprunte digitale unique. Pour moi, il y a un certain éclat dans cette idée du vêtement qui aborde un côté presque organique.

Avec toutes ces questions du genre qui émergent en ce moment, où l’homme et la femme sont de moins en moins différenciés lors des défilés, comment te positionnes-tu ? La femme peut-elle être l’enfant roi ?

Oui, certainement. Je ne crée pas de vêtements strictement pour l’homme mais je me questionne sur la masculinité. Tout comme certains designers explorent et réinventent la féminité. Peut-être serait-il mal jugé aujourd’hui de travailler une masculinité plutôt que d’essayer d’abolir les diktats des genres ? Pour moi l’un ne va pas sans l’autre. Je veux créer des univers qui permettent aux hommes de naviguer hors des stéréotypes liés à une garde-robe dictée, tout en restant a l’essence même de la « leur » — de masculinité — et non celle imposée par la société.

Pour découvrir tout l’univers de Christian, il suffit d’aller sur son site.