Art & Idée Musique Portrait

Chinese Man, entre Art du Sample et Ondes Méditatives

Chinese Man, c’est un trio audacieux et bigarré d’une simplicité déconcertante.

Pour la sortie de leur nouvel album intitulé « Shinkantaza », le TTT est allé à la rencontre des Chinese Man. Je prends place dans un salon cosy peuplé de reliques de voyages, de pans de bois sculptés et de vieilles pancartes émaillés. Leur univers musical est éclectique, et se retrouve sous l’étendard du label « Chinese Man Records » qu’ils ont créées. Le tambour rythme leurs sons, le rap et le hip-hop s’épanouissent au gré des samples électros et les basses nous transportent vers des horizons méditatifs. Attention toutefois, Les Chinese Man n’aiment pas trop les étiquettes et les préjugés figés. Portrait.

VOTRE PARCOURS

TTT : Pourquoi vous appelez-vous Chinese Man ? Non, je sais que vous ne supportez pas  qu’on vous pose cette question, suivant. 

High Ku : (Rires) Merci, ceux qui veulent savoir trouveront l’information facilement.

TTT : Comment arrivez-vous à créer de la musique en symbiose alors que vous êtes un trio, chacun travaille selon ses prédispositions et l’ensemble fonctionne ?

Ze Matéo : Je pense que ce qui nous met d’accord, c’est le choix du sample. On passe du temps à écouter des vieux vinyles, quand il y a un son qui nous met d’accord on le met de côté puis on se décide à travailler dessus. Si c’était une composition personnelle ce serait différent, mais l’idée c’est d’avoir un squelette qui est fait par un sample.

High Ku : On a l’avantage de se connaître depuis longtemps, bien avant d’avoir décidé de faire de la musique. Si parfois on est pas toujours d’accord, c’est la musique qui prime avant tout et pour elle-même, il n’y a pas de guerres d’égos.

Sly : Il y a des périodes de créations, quand on commence à travailler, chacun expérimente. Au fil des années, on a plus de méthode et on devient plus efficace. Après avoir posé les bases d’un morceau, on le développe par rapport aux samples , et on voit tout de suite si ça fonctionne.

TTT : Vous avez écumé tous les plus gros festivals de France, est-ce que la connexion est différente entre des festivaliers et un public venu spécialement pour vous voir dans une salle ?

High Ku : C’est eux qui nous ont écumé, (rires) mais oui c’est différent. Lorsqu’on est la tête d’affiche on va souvent voir les gens. En festival les gens ne viennent pas que pour toi, parfois ils te découvrent, il y a moins cette idée d’échange. Ça nous arrive de nous promener sur le site des festivals où on se produit et de rencontrer des gens qui nous reconnaissent ; là on retrouve la connexion, mais c’est moins facile que dans les salles.

TTT : En 2008, vous vous êtes fait connaître grâce à une pub Mercedes, votre titre « I’ve got that tune » a été utilisée comme fond sonore. Ça fait partie de votre univers les grosses cylindrées ?

Ze Matéo : Bien Sûr ! On a tous quatre ou cinq mercos ! (rires) Personnellement, j’ai une Toyota Aygo défoncée.

Sly : tu peux difficilement trouver des gens qui ont moins d’intérêt pour les voitures que nous. Moi je rachète les anciennes voitures de ma mère. On n’est pas très matérialiste.

High Ku : Je n’ai même pas le permis (rires). Effectivement la publicité nous a aidé, et la question s’est posée d’accepter et d’associer notre nom à une marque. Mais chez Mercedes, il y a une forme de classe et ils ont respecté le morcea. Ça a été un vrai tremplin.

Le TTT est également un magazine de mode, il y a un style Chinese Man ?

Sly : On a un style un peu streetwear, comme on a grandi on porte peu moins de baggies qu’avant et les pantalons se resserrent mais on n’est toujours pas au slim. Sweat à capuche, pull rayé, peu importe, l’important c’est de porter des vêtements dans lesquels on se sent bien.

LE LABEL « Chinese man records »

TTT : Vous avez crée « Chinese Man Records », un label innovant et reconnu qui permet de partager votre univers, pourquoi cette volonté de ne pas s’associer aux Majors ?

Ze Matéo : Dans une major [les trois sociétés qui se partagent l’essentielle de l’industrie musicale, ndlr] on n’a pas du tout le même rapport à ce que peut être un artiste complet. On a été approché et on s’est renseigné, mais l’influence d’une major a tout de suite plus de poids dans la manière de traiter la musique, notre image et notre histoire. Le fait d’avoir fait notre propre projet et de l’avoir développé nous a permis de conserver toute notre liberté. C’est une idée qu’on inculque aux artistes du label. Le but c’est de donner naissance à une identité à travers un projet en adéquation avec eux-mêmes.

TTT : Vous produisez notamment Taiwan MC ou encore Scratch Bandit Crew, on retrouve une palette de sonorités et d’influence qui crée une sorte de nébuleuse Chinese Man. Comment arrivez-vous à accorder ces artistes d’horizons divers ?

High Ku : Sur les identités musicales de chaque artiste, on n’a pas notre mot à dire. Le but du label c’est que chaque artiste puisse s’exprimer comme il le souhaite. Mais nous sommes tous de la même génération, on a des similarités musicales et des d’influences communes. Il y a une base de hip-hop et chacun distille ensuite sa propre identité.

TTT : Pour les 10 ans de votre label, vous avez entrepris une tournée conséquente. C’est une manière de remercier un public qui s’est énormément accru ou c’était plus dans l’idée d’asseoir une notoriété ?

Ze Matéo : À la base, on voulait regrouper les deux groupes phares du label : nous et Deluxe. Être ensemble, cela signifiait soit faire du zénith soit revoir complètement notre formule.

Sly : Les 10 ans c’était un moyen de faire la plus grosse tournée possible mais ce qui a motivé cette idée en premier lieu, c’est une vision artistique. On était content de pouvoir de faire une tournée des zéniths, ça permet d’avoir un financement pour faire un beau spectacle. Mais ce n’est pas toujours la salle la plus joyeuse, et la bière n’est pas très bonne. (rires)

High Ku : c’est vrai que la bière c’est important, en plus elle est un peu plus cher. (rires)

le Nouvel ALBUM « Shikantaza » :

TTT : Votre album « Shikantaza » présente une diversité de courants assez impressionnants : des sonorités asiatiques traditionnelles, de l’électro sur fond de hip-hop. On retrouve tout cela dans le titre « Golden Age », où un sample de voix parle de soucoupes volantes sur de la musique traditionnelle : pourquoi vouloir mélanger le nouveau et l’ancien ? 

Ze Matéo : C’est notre manière de composer et de fonctionner. Nous avons cette idée de recyclage, de réutilisation du sample. Au tout début, on avait tout l’équipement qu’on a aujourd’hui, il fallait tout composer et enregistrer. Ça nous a donné cette vision Hip-Hop et on a conservé cet esprit-là. On a réutilisé des sons, on a pris des voix pour raconter des histoires au milieu des morceaux et Golden Age est un très bon exemple.

High Ku : Les samples de voix sont utiles parce qu’on n’écrit pas de paroles. C’est très riche ce que l’on peut faire avec. On a toujours l’impression qu’un sample est limité, mais utiliser l’existant pour faire du nouveau, ça donne énormément de perspectives.

Sly : Et dans le vinyle il y a quelque chose de profond. C’est le premier vrai support qui perdure et qui nous renvoie à l’histoire, on peut retrouver des traces de sons d’il y a presque un siècle. En samplant, on réutilise les textures il y a une magie, une alchimie qui donne une vie à des sons oublié ou traité d’une autre manière.

TTT : La traduction littérale de votre album veut dire « seulement s’asseoir », c’est un terme que l’on retrouve dans la tradition bouddhiste. Votre album on l’écoute et on laisse voyager notre esprit comme dans une sorte de méditation ?

High Ku : Si certains auditeurs le font comme ça c’est super, le but c’était la musique pour la musique, profiter du moment et voir ce qui se produit. Cela se rapporte à la manière dont on compose dans l’instinctif. Si ça amène à méditer, pourquoi pas.

TTT : Vous accordez également une place importante au rap dans cet album, notamment avec l’un de vos disciples, Taiwan MC ou encore R.A. the Rugged Man dans le titre « Modern Slave », ça représente quoi pour vous ?

Ze Matéo : Pour Sly et moi, c’est vraiment de là d’où on vient, c’est la musique qu’on a écouté toute notre enfance, ça a toujours été un domaine de prédilection. En faisait les instrumentaux, on s’est rapidement on dit que ce serait intéressant d’avoir des featuring. On a essayé de trouver un équilibre parce qu’on a pas envie de produire du rap. Avec R.A. Rugged Man c’est le genre d’interventions qu’on apprécie : sans refrains, avec un travaille sur l’instrumental, puis l’artiste débarque et apporte sa touche. Ça induit quelque chose de très construit et structuré, il apporte un sens final auquel nous n’avions pas forcément pensé. Modern Slave c’est un titre engagé, le rap est une musique qui a pris le relais sur tout ce qui existait avant. Là il a insulté tout le monde par exemple. (rires)

TTT : Le morceau « Blah » s’appréhende comme une battle de vitesse, vous vous sentez proche de ce monde où l’on doit parler vite se faire entendre et créer du sentiment par la puissance qu’il en découle ?

Ze Matéo : Blah, C’est un cri de guerre qu’on fait avant de monter sur scène. Il y a un lien inconscient dans la musique où il faut faire des titres courts et efficaces pour sortir du lot, mais ce n’est pas initialement le plan de ce morceau, ni où l’on se place naturellement.

Sly : il y a une émulation qui provient d’eux. Parfois on se lâche et ce titre vient représenter cette partie-là de l’entièreté de notre quotidien. Blah, c’est le moment ou tout le monde craque, où ça explose.

High Ku : c’est le lien de ce qu’on peut proposer entre l’album et le live. En live on fait quelque chose de plus percutant, de plus engagé au niveau rythmique, on réorchestre nos morceaux pour qu’ils soient un peu plus dancefloor, c’est un morceau qui fait la synthèse.

TTT : Dans « Wolf », une voix grave s’exprime sur un piano et un violon de manière et récite : « C’est toujours comme ça dans les contes pour enfant, à chaque fois c’est le loup le méchant. » Pour vous les loups ne sont pas méchants ou c’est ironique ?

High Ku : C’est toi en tant qu’auditeur qui met ce que tu veux derrière cette expression. Ce qui est intéressant c’est la couleur de la voix et l’ambiance qui nous a d’abord séduit et après on injecte du sens.

Sly : L’important le fait de trouver un lien. Le morceau est composé d’un même sample complètement différent de la partie du violon et du piano. Ça s’est fait naturellement, c’est très instinctif.

TTT : J’ai le sentiment que cet album est une confirmation, vous savez ce que vous pouvez faire et jusqu’où vous pouvez aller musicalement. Chinese Man est devenu Chinese Man ?

High Ku : Avec cet album on voulait marquer le point où nous en étions et appuyer le style Chinese Man. On a gardé nos bases de productions et on a essayé d’aller le plus loin possible musicalement. C’est un retour aux sources enrichi de nouvelles choses.

Sly : Ce retour est l’intention de ce qu’on a voulu faire passer. L’attente après l’album Racing the Sun vient de là, il fallait qu’on trouve comment explorer après tous ces featuring et toutes ces collaborations. Les retours sur les réseaux sociaux comme YouTube et Facebook montrent des commentaires comme « C’est Chinese man, on les retrouve, mais de manière plus profonde ».