Musique Portrait

Brisa Roché | L’invisible est spontanéité

© Brisa Roché by Ami Barwell

Brisa Roché - Invisible 1Les murs insonorisés du Studio Red Bull n’auront en rien étouffé la voix envoutante de Brisa Roché, qui ne laisserait pas insensible la plus glaciale des oreilles. Au milieu du matériel musical, et ce malgré la vitre qui nous séparait de la chanteuse en plein enregistrement, nous nous sommes abandonnés, rêveurs, au gré des lignes mélodiques, flirtant entre la France et la Californie.

C’est dans la spontanéité que Brisa Roché a construit son nouvel album Invisible 1, sorti aujourd’hui. Et, tout à son image, c’est dans cette même énergie que s’est déroulée notre rencontre : quand les tabous ne sont pas de mise et qu’authenticité rime avec invisibilité.

 

TTT_ Du jazz, du rock, de la pop folk, et maintenant du disco à tendance électro… d’où te vient cette volonté d’aborder tous les styles au lieu de te focaliser sur un seul ?
Brisa Roché _ Certes, j’ai sorti des albums qui semblent aller dans un sens ou dans un autre, mais, depuis tout ce temps, beaucoup de mes morceaux qui ne finissent pas sur CD, restent inconnus du grand public. Le fait que je m’essaye au disco pour Invisible 1 n’est pas si révolutionnaire. J’ai aussi fait quelques compositions post-punk, d’autres plus électro dans le style un peu XX, James Blake, ainsi que des projets pour la pub et les synchros de films… J’aime la variété musicale, c’est ce à quoi j’aspire et ce que j’explore continuellement.

Est-ce que « l’invisible » ce n’est pas justement réussir à jongler entre deux styles musicaux qui, de base, n’ont pas grand-chose en commun, mais en toute harmonie ?
Cet album est parti de cette volonté de ne pas me contenir dans ce monde qu’est le mien. Et puis je me suis dit que ça serait plutôt fun, pour Invisible 1, de me baser sur des morceaux que je reçois quotidiennement. Cela fait un moment que les gens m’en envoient et m’en proposent. Ça part un peu dans tous les sens, mais écrire sur tout ce qui tombait dans ma boîte mail était un vrai défi.
Peu importe le style, que ça me corresponde ou pas, finalement on s’en fou, j’ai choisi d’en faire abstraction. Et j’ai décidé de me laisser explorer, jouer, chanter, même rapper, faire du R’n’B… La spontanéité à l’état brut !
Le fait de travailler chez moi, dans mon studio, a dissipé toute pression, et m’a fait oublier les histoires de timing ou d’argent. Finalement, il y avait cette notion d’invisibilité qui en ressortait. L’invisible c’est cette liberté, quand tu n’es pas sous le regard de l’autre, et que tu n’es pas soumis à ce qui est cool ou non.

Invisible 1 sous-entend Invisible 2 ?
J’ai fait 40 morceaux, je n’ai pas envie de les gaspiller. Je pense que je vais faire un 2 et puis après c’est bon hein ! Les autres… je les donnerai ! rires.

 Il y a un vrai travail de collaboration dessus, notamment avec le producteur Marc Collin, Blackjoy et Thibaut Bordillon. Comment s’est déroulé ce mouvement d’échanges et de créations collectives ?
Il faut impliquer et reconnaître tout le monde. D’abord les mp3, les brouillons et les instrus que j’ai pu recevoir dans ma boîte mail, qui étaient la base de mon premier jet. Ça sous-entendu déjà une vingtaine de personnes qui ont participé à ce projet. Par la suite j’ai choisi 15 morceaux et je suis allée dans un studio pour les mixer, les approfondir et créer un fil conducteur au sein de cette diversité.
Durant ce processus on a dû en modifier deux, à cause d’une histoire de droits nous ne pouvions reprendre les accords. Du coup il fallait reconstruire des musiques sur les arrangements vocaux, qui étaient assez complexes, sans mettre les mêmes accords aux mêmes endroits, ce qui était assez drôle finalement et complètement dans le sens du projet d’origine !
Il ne faut pas oublier mon éditeur qui a démarché pendant tout ce temps. Sans lui ce projet n’aurait pas vu le jour et je le remercie pour son énergie. Il a parlé à Marc Collin, qui a décidé de co-produire l’album et aller encore plus loin. À l’origine c’est lui qui devait faire l’intervention musicale et peaufiner les directions. Il a eu l’idée d’impliquer Blackjoy, je n’aurais jamais pensé à ce son, ce style là, c’était une pure trouvaille !
Et puis il y a Thibaut, qui est allé dans un sens plus attendu, en sublimant les balades indies dans les arrangements. Mais ce n’était tout de même pas aussi novateur que les sonorités de Blackjoy, qui apportent une touche Michael Jackson/Prince. Ils ont fini par collaborer pour créer quelques morceaux qui permettent le pont entre ces deux univers.
Ça fait des couches et des couches de personnes, d’idées et surtout d’énergies qui ont fait que ce projet, qui était censé être très light, est devenu un album super-produit. Ce qui est plutôt drôle avec cette base « spontanée, premier jet, ça ne coûtera rien » !

Nous avons beaucoup aimé ton titre « Groupie » : un texte hyper sexué avec des paroles crues voire autoritaires, une guitare électrique hypnotique, le fantasme d’être une rock star ?
Oui carrément ! Enfin, je ne sais pas vraiment si c’est moi, ou juste une rock star qui dit à sa groupie d’arrêter d’être à ses pieds et de venir concrétiser … L’interprétation est assez libre en vue des références cachées. Avec cette phrase « Met toi debout ! Met toi debout ! », ça peut aussi être une femme qui ordonne au sexe de l’homme de se redresser.
Et dans le refrain c’est encore pire, avec ce rock star — ou moi — qui déclare « Ne me demande pas à moi pourquoi tu es amoureuse d’un rêve, je prendrai tout ce que je veux de toi pour une nuit de liberté. ». Et c’est tout. Démerde-toi ! rires.

 

© Brisa Roché by Ami Barwell
© Brisa Roché by Ami Barwell

Y avait-il une thématique en particulier, qui te tenait vraiment à cœur et que tu as voulu développer dans cet album ?
Derrière cette volonté de m’approprier les codes d’univers qui n’étaient pas forcément représentatifs de moi-même, j’ai composé pas mal de morceaux R’n’B, qui d’ailleurs ne sont pas tous sur l’album. Tout en creusant, j’ai remarqué que les mecs, en Hip Hop, parlent tout le temps de baiser les filles dans les voitures. Du coup, j’ai fait beaucoup de titres autour de ce fantasme avec un côté un peu « ouais… viens poupée… tu vas venir dans ma voiture tu vas voir ce que je vais te faire… ! ». Je n’ai même pas de voiture ! rires.
En explorant ce thème, on y découvre des symboliques poétiques et fortes. Il y a l’indépendance, le jeu de l’intimité intérieur/extérieur, le déplacement, les deux sièges séparés, l’envie de l’autre… C’est un lieu différent de la maison, donc insolite, comme une chambre d’hôtel. C’est aussi l’idée du mécanisme et de la conduite : c’est plutôt sexy. Tu combines liberté et sexe, il en ressort quelque chose de puissant.

Peux-tu nous raconter l’expérience du film Yves Saint Laurent réalisé par Jalil Lespert et auquel tu as participé ?
J’avais fait quatre morceaux pour ce film, dont un qui est probablement l’une de mes plus grandes réussites. Elle a été composée pour la scène de sexe, où Pierre Bergé et le personnage de Victoire font des spaghettis dans la cuisine. Et au dernier moment il a été supprimé. Je n’ai jamais pu regarder ce film pour cette raison. Mais l’expérience, à part ce bémol regrettable, était formidable. Écrire des morceaux qui sont censés sonner sur vinyles ou comme un live, dans des années particulières en plus, c’est un super exercice, et d’écriture et de production.

Mais du coup, ce morceau n’est jamais sorti ?
Non, il n’est pas sorti, mais c’est l’un de mes futurs projets. Bon, il était destiné à cette scène-là, je l’ai écrit pour cette scène-là, et il était parfait pour ça. Mais il y a une telle magie qui s’en dégage, c’est une ballade ultra lente, orageuse qui sort des tripes. Elle dure 8 minutes, car j’ai dédié un solo à chaque musicien, mais ce sont 8 minutes brûlantes. Et ce n’est pas moi. Enfin oui, c’est mon morceau, mais ce sont surtout les interprétations, à ce moment-là, à cette prise-là qui créent cette magie. Tu sais, normalement c’est la fameuse prise « merde, ce n’est pas enregistré ! », mais là, je l’ai eu.
Si jamais j’ai un contact chez Yves Saint-Laurent un jour, j’essayerai de le proposer pour accompagner une campagne publicitaire, ça pourrait être très beau. Et si ça ne marche pas, je le sortirai sur 45 tours !